Prologue

© Ecrit par Marie TALEC 

Des perles de lumière roulent sur la surface de l’eau, qui scintille comme un miroir. Des frissons liquides agitent paresseusement les flots. Allongé à plat ventre sur les pavés chauffés par le soleil, tout au bord de la berge, je caresse des yeux la soie mouvante du fleuve. Il fait chaud. Je plonge ma main jusqu’au coude dans l’onde bleue-verte et laisse mon bras suivre le mouvement du courant.

Un héron passe au-dessus de moi en lâchant un cri perçant. Je sursaute.

En me redressant, je sors la main de l’eau. Elle est couverte des pigments du fleuve. Bleu pétrole, bleu cobalt, vert de gris, vert de vase. Les gouttes de couleur glissent sur ma peau, tissant sur mon bras des sillons bariolés, veines de la Loire. Ruisselant le long de mes doigts, elles forment à terre une flaque opalescente, qui petit à petit coagule sans pour autant se solidifier.

Intrigué, je m’accroupis devant la pellicule fluide qui s’étale sur le sol. Elle semble absorber la lumière du jour. J’en saisis les bords, étonnamment élastiques et froids, et en la décollant de la pierre à laquelle elle adhérait, l’étire devant moi comme une toile. À mesure que j’étends les bras, déployant l’étrange substance, sa teinte issue du lit de fleuve se dilue et devient translucide. Tenant à bout de bras la surface dépliée, je me dirige vers un arbre dont les énormes racines, serpentant hors de terre entre les pavés disjoints, semblent boire l’eau du fleuve, et la dépose délicatement sur une branche basse, comme un linge que j’aurais voulu faire sécher.

Instantanément, la surface s’anime devant mes yeux. Un vieil homme vêtu d’un tablier de travail apparaît, dans une pièce sombre et encombrée, peut-être un atelier. Au premier plan se trouve un vaste plateau en équilibre sur des tréteaux. Le vieil homme se déplace avec difficulté dans la pièce et tousse constamment. Soudain, il s’arrête et, lissant un instant son épaisse moustache blanche d’une main, se penche pour attraper un objet situé hors champ. Se retournant vers moi sans me voir, il avance vers le plan de travail, sur lequel est posée une petite boîte en forme de cube, dont le couvercle en bois est relevé. Il dirige alors d’un geste vif l’outil, qui se révèle être une manivelle miniature, vers le cube, et en insère la tige dans un axe minuscule situé sur le côté. Il commence à la faire tourner, avec lenteur. De la petite boîte, au fond de l’atelier, une voix rouillée s’élève, et répète, une fois, deux fois, trois fois : « Auriez-vous, Madame, ou Monsieur, une pièce ou deux pour m’acheter à manger ? ». Le vieil homme s’arrête, regarde droit devant lui comme s’il allait m’adresser la parole, mais il soupire, et penche de nouveau la tête en faisant tourner la manivelle dans l’autre sens. Un bruit de conversation animée s’élève dans l’atelier. Je distingue dans le brouhaha quelques rires d’hommes et de femmes, le bruit de talons hauts frappant le sol, un vague refrain de jazz et le tintement de verres qui s’entrechoquent. Une voix de femme déclare, éclatant au-dessus de la rumeur : « Vous savez, Louis, quand je regarde vos toiles, je me range à l’avis de Malraux : le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui de la métamorphose ». Les bruits de voix s’éteignent, les uns après les autres. Une quinte de toux plus violente a interrompu le vieil homme, qui a cessé de tourner la manivelle. Il s’assoit, se mouche, puis attrape la boîte, dont il rabat doucement le couvercle.

À l’instant où il referme la boîte, la toile vibrante à travers laquelle je voyais la scène se met à trembloter. Une goutte, puis une autre, perlent sur la surface, et c’est bientôt toute la toile qui ruisselle. Les larmes de couleur, l’une après l’autre, roulent le long des racines du saule et retrouvent enfin la Loire, leur berceau.

C’est à ce moment-là que mon réveil sonne, me catapultant, déboussolé, des bords de Loire jusque dans mon lit. À mes côtés, Mathilde dort encore. Elle respire régulièrement, sans un bruit, sa jolie tête brune lovée dans le creux de son bras. Il va bientôt falloir partir travailler, elle au bureau, moi au magasin. Au-dessus de moi, sur la lucarne du toit ouvrant sur le ciel gris de Paris, tombent en crépitant quelques gouttes de pluie, seuls souvenirs de ma nuit agitée. Une nouvelle journée commence.

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2 Responses to Prologue

  1. Hélène Leroy says:

    La suite ! La suite !!
    bisous

  2. Bragard says:

    Quel talent! continuez Marie!

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