Portrait 9 – Le parfum du siècle

© écrit par Marie TALEC

 

11 Mars 1968

A Paris,

Monsieur,

 

Il y a bien longtemps de cela, je m’étais juré de ne jamais reprendre contact avec vous. Avant que de me décider à vous faire parvenir cette missive, je me suis longuement demandé si, en portant à votre connaissance les faits que je m’apprête à vous rapporter plus bas, je me ferais simple messager ou instrument du destin.

Je me suis finalement résolu à vous écrire. Le temps, qui est le meilleur juge, me donnera tort ou raison.

Depuis notre dernière rencontre, nous avons fait du chemin, vous-même assez brillamment, comme vos prédispositions le laissaient prévoir. Votre parcours, me dis-je parfois avec philosophie, est à l’image de notre belle France, tiraillé entre le devoir d’exemplarité et l’insouciance, entre les valeurs morales constitutives de notre nation, qui nous ont permis de survivre aux heures difficiles de notre histoire, et la souplesse dont font preuve certains de nos ténors politiques pour accommoder leur discours présent et leurs actes passés.

Voilà bientôt vingt-trois ans, vous fîtes connaissance, dans des circonstances que je n’aurai pas l’indélicatesse de vous rappeler, d’une jeune résistante que son courage distinguait, peut-être trop aux yeux de ses contemporains moins téméraires, dont vous faisiez partie, par opportunisme ou égarement.

Comme il est vrai qu’aucune rencontre ne se fait sans laisser de trace, celle-ci ne devait pas faire exception. Sachez qu’un jeune homme s’est présenté à moi il y a peu, qui porte aujourd’hui le nom de sa mère, morte sans lui avoir révélé l’identité de son géniteur. Cette identité, elle souhaitait la dévoiler à son fils le jour de sa majorité.

Je ne saurais exhorter votre conscience de père, qui n’a pas eu besoin de moi pour s’éveiller grâce à la progéniture dont votre femme vous a semble t-il fait don. Cependant, je tenais à vous rappeler que ce don appelle, et particulièrement dans le cas du jeune Louis, si ce n’est un certain nombre de responsabilités, au moins, des réponses. Un homme sans nom reste à jamais une boussole sans pôle Nord, un sextant sans miroir.

Je conclurai cette lettre, qu’il me coûte de vous écrire, par les mots d’un de vos collègues qui feront peut-être écho en vous comme ils résonnent en moi, pour toujours : « La vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache ».

Gilles Ricard

 

*

 

Septembre 1968

La nuit s’évaporait à vue d’oeil, comme la vapeur au-dessus d’une tasse de café. Une belle journée en perspective. Après un été pluvieux, l’arrière-saison s’annonçait plus douce. Louis mordit avec appétit dans le croissant encore chaud qu’il venait d’acheter et savoura l’éclatement moelleux de la viennoiserie sous ses dents. Il reprit sa marche, dévorant en quelques bouchées les reliquats de son petit-déjeuner. Il salua en passant Marcel, le vendeur du kiosque à journaux et se dirigea droit vers l’entrée d’un immeuble haussmannien à la porte monumentale : le siège historique de la Maison Jean Patou, couturier et parfumeur depuis 1914.

Depuis deux mois déjà, Louis se faisait passer pour un employé de la grande firme française – Martin Lenoir, administration du personnel – et il espérait arriver bientôt au terme de son enquête. C’était le Directeur Général de la Maison, Monsieur Raymond Tabras lui-même, qui avait fait appel aux services du cabinet Ricard et Perdreau.

– Les russes ! avait-il décrété en essuyant ses lunettes d’un air contrarié. Ces satanés bolcheviks nous espionnent, j’en suis convaincu !

Madame Perdreau, comme toujours aimablement stoïque, l’avait encouragé à poursuivre tandis que Louis prenait des notes à la machine. Trois des parfums qu’avait conçus la société en quatre ans avaient été grossièrement copiés par des concurrents, français, est-allemands et italiens et commercialisés peu avant la sortie des originaux, censés relancer les ventes en déclin de la Maison Patou.

– Depuis l’Eau de Joy et Câline, l’innovation est en panne sèche, vous comprenez ? Comment trouver la foi de créer une nouvelle fragrance qui représente l’air du temps, si c’est pour la voir sortir, amoindrie, dans des bouteilles fabriquées à la va-vite par de vulgaires copieurs qui n’y entendent rien ! C’est comme si vous jouiez le Requiem de Mozart à la guitare électrique, c’est inconcevable !

 

La mission avait été confiée à Louis, qui en avait presque sauté de joie. De l’espionnage industriel, enfin un vrai sujet ! Certes, le travail de bureau avait du bon. Des horaires fixes, un salaire confortable, plus d’engelures ou de maux de dos après des heures passées debout dans le froid. Mais si Louis avait pu un jour se rêver en homme d’action, les derniers mois avaient été pour lui une déception.

– Avant de vous former, mon garçon, il va d’abord vous falloir faire vos preuves, lui avait dit Ricard.

Son patron lui avait alors indiqué le mur d’archives, au coin de la pièce que les associés se partageaient. Cela ne sautait pas aux yeux, mais les piles colossales de papiers et de classeurs étaient posées sur, sous et autour d’un bureau entièrement enseveli sous la paperasse.

– Allez vous asseoir, Monsieur Pierre, je vous en prie, l’avait invité Madame Perdreau, très à cheval sur son rôle d’hôtesse des lieux.

– Votre première mission, avait repris Ricard alors que Louis contournait prudemment le bureau, va être de… trier ce qui se trouve devant vous.

Louis avait pris place sur la chaise dissimulée derrière l’empilement et disparu aux yeux de ses interlocuteurs.

– Cela vous permettra de vous familiariser avec la manière de faire du cabinet, avait poursuivi Madame Perdreau en se haussant sur la pointe des pieds. Quand nous vous verrons de nouveau… eh bien c’est que vous aurez bien avancé !

Le travail d’archivage avait été ardu, quoique pas déplaisant. Louis avait passé des heures interminables à lire des coupures de journaux se référant à différentes affaires suivies par le cabinet, des extraits d’actes notariaux, des comptes-rendus (tapés dans le meilleur des cas à la machine, mais le plus souvent rédigés à la main sur le lieu d’une mission). En dépit du stockage anarchique, la collecte méticuleuse d’informations et d’indices variés témoignait de la qualité des méthodes d’investigation du cabinet, que corroboraient, ici et là, quelques lettres de remerciement envoyées par des clients avec leur règlement final.

Au moment où Raymond Tabras était venu solliciter l’aide de Ricard et Perdreau, Louis avait pu dégager une partie du bureau suffisamment importante pour y placer l’imposante machine à écrire, ce que Ricard avait salué d’un hochement approbateur de la tête.

– Monsieur Tabras, je souhaitais vous présenter le jeune Louis Pierre, qui nous a rejoints il y a quelque temps comme… profileur.

Louis s’était levé avec empressement et avait serré la main du Directeur Général, en essayant de se composer une expression sérieuse et subtile à la fois. Gilles Ricard avait continué :

– Ne vous laissez pas surprendre par son jeune âge, Monsieur Pierre est doué d’une perspicacité hors du commun et d’une connaissance profonde de l’âme humaine. Après quelques semaines d’enquête je suis convaincu qu’il saura tirer un portrait robot de votre coupable, et avec quelques semaines de plus, de le confondre !

episode9

Le siège de la Maison Jean Patou, où se trouvait le département de recherche en Parfumerie, se situait entre la Place de la Concorde et la Madeleine. Louis, accompagné de Ricard, avait commencé par visiter le quartier pour prendre ses marques et faire un premier repérage : brasseries, cafés, restaurants, tous les endroits, enfin, où les employés de la Maison pouvaient sortir déjeuner dans un rayon de 500 mètres. Jour après jour, à la pause de midi, tous deux avaient emboîté le pas des petits groupes qui quittaient les bureaux, notant les heures de sortie et de retour, tentant, dans la petite centaine d’employés, de repérer les lieux de prédilection, les affinités, les sujets de conversation.

– Observe bien, petit, et ouvre tes oreilles, conseillait Ricard à Louis, qui salivait en rêvant d’une entrecôte saignante à l’image de celles que dégustaient les convives. Mets-toi à la place du suspect. Des formules ont été volées, copiées, mais si l’information est sortie, elle n’est pas sortie toute seule. Même si personne n’évoque directement le sujet, cela va te permettre de savoir quelles sont les préoccupations des salariés, de trouver peut-être des alliés internes quand tu devras te rendre toi-même sur place… en attendant de savoir si le suspect officie seul ou avec des complices.

Au bout d’un mois, Louis connaissait la garde-robe, les habitudes alimentaires, le surnom, la composition de la famille et le caractère d’une bonne partie des employés de la Maison.

– Matthieu est encore malade ? s’étonnait Martine, de la compta.

– Oui, avec toute cette pluie et ces virus à tout va, Robert et moi sommes transformés en gardes-malades un jour sur deux, ces derniers temps ! Heureusement que la petite est plus robuste, répondait Josiane, attachée commerciale toujours tirée à quatre épingles.

– Il faut lui faire faire du foot, au gamin, je ne sais pas, un sport en plein air pour qu’il s’endurcisse un peu, intervenait Gérard, qui comme chaque midi, une fois engloutie sa viande rouge tirait sur une longue cigarette tout en épongeant sa figure rubiconde.

Ce dernier, membre du département des achats avait un avis sur tout et ne se privait jamais de le partager avec ses collègues, fussent-ils disposés à l’entendre ou non.

– C’est aussi ce que j’ai conseillé à Dutilleux, d’ailleurs. Avec son air tout pâle, là, ça ne m’étonne pas qu’il soit toujours fatigué ! Des protéines et du sport, c’est ce qu’il faut à un homme !

– Mais enfin, Gérard, tu sais bien qu’il est narcoleptique, ce n’est quand même pas sa faute…

– Un comptable narcoleptique, je vous jure… Je n’ai jamais compris qu’on puisse embaucher à ce poste  quelqu’un que les chiffres ennuient tellement qu’ils l’endorment !

 

En parallèle, Louis s’était renseigné sur l’histoire du parfumeur, mais aussi sur ses concurrents. Trois créateurs s’étaient succédé à la tête de la Division de Recherche en Parfumerie depuis son ouverture au sein de la Maison Jean Patou, jusqu’alors spécialisée dans la haute couture. Le dernier, auteur des succès commerciaux les plus récents, avait pris sa retraite en 1965, après dix ans de bons et loyaux services. La place était restée longtemps vacante, malgré, aux dires du Directeur Général, de nombreuses tentatives pour recruter la perle rare. La Maison était pourtant connue pour offrir aux jeunes créateurs une grande autonomie, en ligne avec la liberté de ton qu’avait toujours défendue le fondateur.

– Cela s’est su. Le vol des formules, je veux dire, avait expliqué Raymond Tabras. Je ne vois pas d’autre explication. C’est comme si on nous avait jeté un sort ! Nous avions bien trouvé des candidats, mais l’un, après avoir été embauché, ne s’est jamais présenté. Quant à l’autre… Il est resté quatre mois, le temps de voir un de ses parfums sortir sous un nom italien, après quoi il donné sa démission. C’est à vous rendre fou !

La Division vivotait donc avec les recettes des anciens parfums, mais cela ne pouvait plus durer. Avec l’entrée dans l’industrie du Parfum d’entreprises américaines au marketing très agressif, la Maison Jean Patou devait réagir, et vite, sous peine de voir son marché continuer de se réduire comme peau de chagrin. Chose curieuse, les parfums copiés reprenaient toujours la marque de fabrique des parfumeurs de la maison : ils comportaient ainsi de grandes quantités de jasmin et de rose, mais les plagieurs utilisaient toujours un ingrédient incongru, ou en une quantité invraisemblable.

– Ceux qui ont fait ça ne sont pas des parfumeurs, au mieux ce sont des apprentis sorciers, au pire des barbares ! Une formule de parfum, c’est un équilibre délicat, distinctif. Par exemple, rajouter autant de civette dans un équilibre aussi parfait que celui que nous avions conçu, c’est aussi stupide que passer un costume sorti du pressing sans se doucher après avoir couru un marathon. J’en ai touché deux mots à notre ancien nez, qui est aussi perplexe que moi : soit l’objectif est de suivre la mode, qui est aux couleurs et aux formes tapageuses, soit les personnes qui font cela n’ont aucune idée de ce qu’elles font !

Au sein de la Division de Recherche en Parfumerie, une douzaine de personnes oeuvraient au quotidien pour découvrir de nouvelles associations qui feraient mouche et redoreraient le blason de Jean Patou. Parmi elles, le nouveau créateur, Maurice Le Ker, embauché depuis peu, deux préparateurs, cinq techniciens en parfumerie et un apprenti, arrivé deux ans plus tôt. L’équipe, en dehors du créateur, était restée stable depuis plusieurs années, ce qui semblait disqualifier l’hypothèse de la concurrence déloyale. Selon Tabras, le grossier plagiat dont la Maison Jean Patou était victime ne pouvait être le fait des concurrents français.

– Nous autres, parfumeurs, avons une certaine éthique. Par ailleurs, les autres bonnes Maisons ont en leur sein toute l’expertise qu’il leur faut, et sauf erreur de ma part, ne s’adressent pas à notre clientèle, qui nous est toute acquise…

 

Quand Louis s’était senti prêt, Ricard avait proposé à Tabras de passer à la phase suivante de l’enquête : l’immersion.

 *

 

Les quatre piliers du bon professionnel, par Gilles RICARD

 

Règle n°1 : Ne jamais se séparer de ce carnet de notes.

Règle n°2 : Noter tout ce que j’observe, y compris ce qui ne me semble pas important à première vue.

Règle n°3: Si quelqu’un me demande ce que j’écris, lui réciter une liste de courses.

Règle n°4 : Voir Règle n°1.

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