Portrait 8 – Le cabinet Ricard et Perdreau

© écrit par Marie TALEC

Secrétariat du Centre Hospitalier Régional

1 Rue Porte Madeleine 

45 000 Orléans                                                                                      A Orléans,

                                                                                            Le 06 Janvier 1968

Monsieur Pierre,

Nous accusons réception de votre honorée du 31 Octobre 1967, nous demandant de vous communiquer le nom du médecin obstétricien responsable du service Mère et Enfant entre Septembre 1944 et Juin 1945.

En l’absence de mandat officiel, nous sommes au regret de ne pouvoir donner suite à votre demande. Les archives de l’hôpital sont en effet soumises au secret médical et ne peuvent être ouvertes qu’aux personnels habilités à les consulter.

En vous remerciant de votre compréhension, nous vous prions de recevoir, Monsieur l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Ginette Renaudon

*

Février 1968

 

Louis gigotait sur sa chaise, mal à l’aise dans son costume neuf. En face de lui, un jeune type, costume gris, manteau gris, visage couleur papier peint, dessinait depuis près d’une demi-heure, méthodique, les contours de sa main posée sur son genou. A sa gauche, un quinquagénaire compassé qui empestait l’eau de toilette frottait le haut rougi de sa gorge, là où un rasoir agressif avait irrité la peau. En dessous d’une pendule dont les aiguilles semblaient avoir été collées tellement elles avançaient peu, un dernier candidat aux tempes dégarnies tournait distraitement les pages d’un magazine trouvé sur la table basse qui trônait au milieu de la salle d’attente. Ses mains aux ongles impeccables tremblaient tellement qu’elles chiffonnaient au passage les feuilles de papier glacé. A chaque page froissée, un tic nerveux agitait le coin supérieur gauche des lèvres de l’homme rasé de frais, qui toussotait d’un air irascible et se frottait le cou de plus belle.

Louis soupira, puis se leva pour faire quelques pas vers la porte, cherchant en vain le long de son pantalon de costume des poches confortables où loger ses mains. Les deux fentes de part et d’autre des jambes étaient, comme les épaules de sa veste d’ailleurs, beaucoup trop étroites. Peu coquet, Louis qui portait toujours les mêmes sempiternels blue jeans informes et pulls larges bariolés avait cru sur parole le vendeur véreux de prêt-à-porter qui lui avait assuré que le vêtement était à sa taille.

– Vous verrez, vous vous y ferez, avait assuré ce dernier. Même s’il est un peu serré pour le moment, le costume vous forcera à vous tenir plus droit. Pour votre entretien ce sera parfait !

Louis maugréa pour lui-même.

– Plus droit, ouais, tu parles…

Il s’étira, car l’attente tout autant que la veste lui avaient engourdi les bras. Un craquement sec se fit entendre au niveau des coutures qui fit relever la tête de tous les candidats.

– Et merde…

Louis hésita. Trois paires d’yeux le dévisageaient et il faillit quitter tout de suite la salle. Mais l’annonce spécifiait bien « huit heures et demie précises au 18 Rue Vignon, Paris 9ème » et qu’« aucun retard ne serait toléré pour l’entretien collectif ». Il était huit heures vingt. Louis se décida à ôter sa veste pour évaluer les dégâts. L’opération était délicate, car les manches se rétrécissaient au niveau des coudes et des poignets. Louis tendit la main droite pour tirer sur la manche opposée afin de dégager un peu de jeu dans le tissu et de pouvoir faire glisser sa veste sans aggraver les choses. CRAAAC. Cette fois-ci l’origine du bruit était directement visible : le haut de son épaulette droite baillait, laissant apparaître la mousse de la doublure et quelques fils blancs fraîchement arrachés.

Louis renonça et retourna s’asseoir, résigné.

episode8

Lucile STEINER

Quand il avait vu l’annonce, en haut d’un quart de page du Parisien Libéré entre les rubriques faits divers et immobilier, il avait sauté sur l’occasion.

A l’origine, il était à la recherche d’un nouvel appartement. Le budget du jeune ménage avait passablement souffert durant l’hiver. A force de battre la semelle en extérieur, Louis avait fini par attraper une grosse pneumonie, qui l’avait laissé plusieurs semaines sur le carreau. Une fois guéri, il avait eu du mal à retourner Place du Tertre. Pendant les mois gris et blancs de l’année, les passants ne prenaient guère le temps de flâner et préféraient envahir les troquets de la Butte en quête d’un remontant ou d’un café bouillant, plutôt que de se prêter au crayon des peintres. Plusieurs de ses camarades favoris avaient fait défection. Marcel avait trouvé une place au chaud dans une épicerie proche de chez lui. Richard s’était marié et avait décidé de retourner s’installer en province dans la ferme de ses parents, qui prenaient de l’âge et avaient davantage besoin de lui. Moutiers enfin, ce bon Moutiers, avait décidé de se « ranger des balais », fatigué des engelures et des réclamations.

– Je te jure, tous des ingrats ! Comment veux-tu que je leur fasse des beaux portraits avec leur tronche pleine de givre ? Je sais bien qu’il fait froid et qu’on ne le paie pas pour sourire, mais quand même !

Moutiers connaissait bien les brocanteurs des Puces et avait trouvé de l’embauche sans trop de peine.

– Tu promets de passer me voir, de temps en temps Petit Louis ? Tu me raconteras les dernières nouvelles…

Louis avait promis. Mais il avait compris, pendant les quelques jours où il avait planté, seul, son chevalet près du grand arbre à l’angle de la place, qu’il faisait désormais partie des anciens.

La perspective de trouver un appartement moins cher s’était faite plus pressante, le salaire de Mathilde étant tout juste suffisant pour leur permettre de vivre et de se chauffer.

– De toute façon cette chambre est une vraie passoire ! Autant allumer un feu dans le salon, au moins on sera plus à l’aise, disait parfois Louis, enroulé dans trois pulls après une journée passée dans le petit deux-pièces.

Il mettait donc à profit le temps qu’il passait rue Manin pour faire les petites annonces, et avait même pu terminer la formation par correspondance qu’il avait entamée quelques mois plus tôt.

L’offre du cabinet de police privée RICARD & PERDREAU était tellement discrète, coincée entre une publicité vantant une nouvelle pâte révolutionnaire pour les dents et la photo d’une vieille Renault vendue d’occasion, qu’elle lui avait tiré l’oeil. Et de la discrétion, c’est bien ce qu’il fallait, insistait l’annonce.

RICARD & PERDREAU, p. privée rech. nv collab.
Curieux & DISCRET. POINT D’EXCLAMATION. Entretien collectif.
08h30 précises Jeu. 29 fév. – 18 Rue Vignon, Paris 9ème. Aucun retard toléré. 

 

Louis médita un instant, se demanda si le fait d’avoir une veste de costume décousue le rendait « indiscret », mais il n’eut guère le loisir de s’appesantir. L’horloge marqua 8 heures et 30 minutes. Une porte s’ouvrit silencieusement dans le fond de la pièce, à la droite de l’homme qui feuilletait le magazine.

– Messieurs, si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer… invita une voix féminine de la pièce attenante.

Louis suivit ses concurrents, sans illusions sur la suite de la rencontre.

Le bureau dans lequel ils pénétrèrent était une grande pièce plutôt claire qui sentait le café et le vieux papier. Le cabinet était situé au quatrième étage. La fenêtre donnait directement sur la rue Vignon et dominait d’un étage l’immeuble en vis-à-vis, qui n’en comptait que trois, dégageant une vue sur les toits du quartier. Une large table, sur laquelle étaient empilés des tas de paperasses et de dossiers en désordre, avait été poussée au milieu de la pièce pour l’occasion. Trois sièges vides étaient disposés en face du bureau, derrière lequel était assise la propriétaire de la voix : une femme entre deux âges sanglée dans un tailleur en jacquard marron. À sa droite, assis à un coin de la table resté libre, un petit homme à la silhouette grêle, dont le visage était mangé par une épaisse moustache poivre et sel mal taillée, dévisageait les nouveaux venus. Ses mains étaient posées sur une volumineuse machine à écrire.

– Bienvenue au cabinet RICARD & PERDREAU, Messieurs, déclara la femme. Je m’appelle Christine Perdreau, voici mon assistant, Gilles. Je vous en prie, asseyez-vous.

Louis s’assit, suivi par le jeune homme habillé en passe-muraille et le feuilleteur aux mains manucurées. Le dernier candidat, le cou plus rouge que jamais, resta debout quelques instants, toussotant plus encore que dans la salle d’attente. Piqué, il chercha du regard un autre siège, l’air égaré, puis après s’être raclé la gorge quelques instants, il s’enquit d’un ton hautain :

Messieurs Ricard et Perdreau ne sont donc pas là pour nous faire passer l’entretien ?

– Cher Monsieur, allons, asseyez-vous, répéta avec un sourire Madame Perdreau.

– Mais… Il n’y a pas de chaise ! s’exclama l’homme, déstabilisé.

Le bruit métallique des touches de la machine à écrire retentit. Le petit homme, comme pris d’inspiration, matraqua quelques mots encore puis le silence se fit de nouveau.

– Il y a de la place ici et là, si vous le souhaitez, indiqua aimablement la femme en désignant le sol de part et d’autre des chaises qu’occupaient les trois autres candidats, interloqués.

– C’est un scandale enfin ! Appelez-moi l’un de vos responsables ! hoqueta le gros homme, dont la rougeur s’était étendue à l’ensemble du visage. Je suis venu pour rencontrer Messieurs Ricard et Perdreau… pour l’entretien collectif…

Une lueur fixe commença à briller dans l’oeil de la femme.

– Si cela ne vous ennuie pas, nous allons commencer l’entretien, cher Monsieur… ?

– JE NE SUIS PAS VOTRE CHER MONSIEUR !

– Et je vous serais reconnaissante de ne pas élever autant la voix. Nous aimons les gens discrets, ici, répondit tranquillement Madame Perdreau. Asseyez-vous ou partez.

Ecumant de rage, le malheureux candidat écarlate rechercha un soutien dans le regard des autres postulants, mais tous détournèrent les yeux. Le spectacle des toits du 9ème arrondissement et la perspective d’une réduction imminente du nombre de concurrents pour le poste s’étaient révélés plus attractifs qu’un passager moment de mâle solidarité. Le teint d’un beau rouge brique, l’homme finit par tourner les talons et quitta la pièce en claquant la porte.

Madame Perdreau reprit comme si rien ne s’était passé, ses paroles rythmées par le déclic irrégulier des touches de la machine à écrire, que le vieil assistant avait recommencé à tapoter.

– Je disais donc que nous allons commencer l’entretien. Notre cabinet est réputé sur la place de Paris pour avoir résolu plusieurs affaires difficiles, privées pour la plupart, mais qui peuvent parfois dépasser le cadre des simples histoires de famille.

Le dénommé Gilles s’arrêta sans prévenir de prendre des notes et intervint pour la première fois, d’une voix profonde de basse, qui contrastait avec son apparence physique.

– Espionnage industriel, magouilles politiques, assassinats entre amis…

Il s’interrompit, rêveur, ce qui permit à Madame Perdreau d’en venir au but.

– Ma première question est la plus simple : pourquoi êtes-vous là ?

Les trois candidats se regardèrent, ne sachant qui devait s’exprimer en premier. Décidément, cet entretien était un peu spécial. L’homme au magazine finit par prendre la parole.

– Je m’appelle Etienne Gallois. J’ai toujours rêvé d’être détective, parce que… j’adore fouiner. Il n’y a rien qui me passionne plus que d’écouter aux portes, de surprendre des conversations, de fouiller dans la correspondance intime de mes amis, de mes collègues… J’aime tellement ça que je veux être payé pour le faire !

La bouche humide, l’homme donnait l’impression de mâcher chaque mot, de le retourner dans sa bouche avant de le recracher de sa voix chuintante. Le spectacle était assez déplaisant.

– Je suis… Assez efficace, on peut le dire, reprit-il en se frottant les mains. Dans mes précédents emplois comme aujourd’hui, je suis toujours le premier au courant… Après les intéressés bien sûr. Les petites combines, les histoires de cœurs… Ca me connaît…

Il émit un petit rire, découvrant de longues dents.

– C’est intéressant, l’encouragea Madame Perdreau, et que faites-vous avec toutes ces informations ?

– Oh pas grande chose, répondit Gallois, évasif. Mais parfois je trouve quelques… arrangements, vous voyez ?

– Et vous ne vous êtes jamais fait prendre ? lui demanda Madame Perdreau d’un air solennel.

Gallois eut un sourire ambigu.

– J’ai toujours su masquer mes traces… Et à l’occasion d’autres ont pris pour moi…

Gilles cessa de taper à la machine et lui demanda :

– C’est pour ça que vos mains sont aussi propres ?

Gallois regarda ses mains, déconcerté.

– Qu’est-ce qu’elles ont, mes mains ?

Le petit homme lissa sa moustache d’un air docte, et quitta sa chaise, effectuant quelques pas tranquilles en direction des chaises sur lesquelles étaient assis les candidats.

– Ce qu’elles ont, vos mains, mon petit monsieur ?

Avec une vivacité insoupçonnée, Gilles se retrouva à côté de Gallois et lui attrapa fermement les mains et les retourna, ongles bien en évidence.

– Je n’ai pas vu d’ongles aussi propres depuis Ponce Pilate, s’exclama-t-il de sa voix gutturale. Vous savez ce qu’elles ont vos mains ? Ce sont les mains blanches d’un étrangleur ! Ce sont des mains de lâche, des mains qu’on n’a pas envie de tenir, des mains auxquelles on prie de ne pas avoir à faire recours si l’on chute. Dites-moi si je me trompe ?

Gallois avait pâli. Ses mains tremblaient dans la poigne de l’assistant. Très lentement, Gilles approcha son visage à quelques millimètres de celui de sa victime, et murmura, sa voix réduite à un grondement menaçant :

– Des gars comme toi, pendant la guerre, on sait à quoi ils utilisaient leur talent… Donne-moi une seule raison de croire que j’ai tort de penser ce que je pense, et tu as une chance de garder ton nez de fouine intact.

La fouine prit le parti de ne pas convaincre son interrogateur et se leva brusquement, avant de se précipiter vers la porte et de disparaître sans demander son reste. Gilles retourna s’asseoir à la machine, et tapa quelques mots, commentant pour lui-même :

– C’est bien ce que je pensais…

Louis et le dernier rescapé de l’entretien collectif étaient désormais aux abois. Madame Perdreau reprit la parole, mais sa voix douce et son sourire affable ne parvinrent pas à dissiper la tension qui régnait dans la pièce.

– Je pense que l’on peut dire que la candidature de Monsieur Gallois n’est pas retenue… A votre tour, Monsieur ?

Elle désigna le jeune homme vêtu de gris assis à côté de Louis. Celui-ci, terrorisé, bredouilla:

– Pasquier ! Aristide Pasquier, Madame !

– Allons, Monsieur Pasquier, dites-nous un peu ce qui vous amène, et quelles qualités exceptionnelles vous souhaitez mettre au service de notre cabinet.

– Eh bien… Ma qualité première, je crois, c’est que je suis passe-partout. J’ai lu votre annonce dans le journal, là, et je me suis dit « Artistide, ce travail est fait pour toi ». Parce que c’est vrai, si pour être détective il faut être discret, alors je crois que je suis qualifié pour ça. Ma mère me disait toujours : « Aristide, tu es tellement discret qu’on finit par oublier que tu existes ». D’ailleurs elle m’a souvent oublié, à l’école, à la maison, dans la rue. C’est fou ce qu’elle oublie, ma mère. Enfin surtout moi.

Madame Perdreau écoutait d’un air compatissant. Louis commençait à se demander s’il n’était pas tombé au milieu d’un canular de mauvais goût. L’autre continuait à parler.

– … et donc je pensais que je pouvais être intéressant pour obtenir des informations, rapport que, vous voyez, quand je suis quelque part, les gens ne pensent plus que je suis là, ils font comme s’ils ne me voyaient pas…

– Mais… Ça ne vous pèse pas, d’être aussi transparent ? l’interrompit Madame Perdreau.

– Oh si Madame ! Énormément.

– Alors pourquoi voulez-vous faire un travail où on vous demandera encore, pardonnez-moi l’expression, de faire tapisserie ?

– Très joli costume, d’ailleurs, intervint Gilles.

Le jeune homme rosit de plaisir.

– Merci… C’est la première fois qu’on me fait un compliment sur ce que je porte. Pourtant, je fais toujours un effort, surtout quand je dois sortir. C’est vrai, j’aime être élégant. Je me dis « est-ce que ce gris clair ira avec ce gris foncé ? », et puis je vérifie si les tons mettent en valeur ma peau, parce que vous savez, c’est important, de porter des couleurs qui illuminent le teint ! D’ailleurs, je ne sais pas ce que vous en avez pensé, mais le monsieur tout rouge, tout à l’heure, je pense qu’un foulard lilas, ou dans les tons roses aurait mis en valeur sa carnation.

– Ou une tomate entre les dents… grommela Gilles, qui avait cessé de prendre des notes et considérait le bon Aristide d’un air sincèrement perplexe.

– Cher Monsieur, intervint Madame Perdreau, plus je vous écoute, et plus je me dis que vous ne serez pas à votre juste place chez RICARD & PERDREAU.

– Vous croyez ?

– Vraiment ! Vous n’avez jamais songé à travailler… Que sais-je, dans la mode, ou la haute couture ?

Le visage du jeune Aristide s’épanouit dans un large sourire.

– Votre clairvoyance est tout à fait épatante, Madame, dit-il, comblé. C’est… Voyez-vous, c’est un rêve d’enfant, mais jusqu’ici j’ai toujours eu peur de me lancer. Et puis Maman me disait que je n’étais pas fait pour ça. Que je n’avais pas l’étoffe. Mais quelle étoffe ? Suis-je de lin, de toile ou d’organdi ?

Gilles se cacha les yeux d’une main, l’air fatigué, et fit un geste à Madame Perdreau pour qu’elle reprenne.

– Vous savez, Monsieur Pasquier, le métier de détective privé est un métier ingrat. Ce ne sont pas uniquement des enquêtes où vous devez écouter ce que disent des suspects. Bien souvent, votre seul rôle est de compulser une effroyable quantité de dossiers.

Madame Perdreau désigna la surface du bureau devant elle, fataliste, et reprit :

– Je ne vous vois pas, pour résoudre une affaire, plonger dans des archives plus vieilles que vous et prendre peu à peu la couleur du parchemin…

– Le parchemin ? Ah non alors, ce serait affreux !

Il se leva avec détermination, resserra sa cravate, et déclara avec emphase :

– Vous avez raison, je dois suivre ma voie. Si Yves Saint-Laurent a réussi, il n’y a aucune raison que je n’y arrive pas. Vous allez voir, Aristide Pasquier va devenir quelqu’un !

Sur ces paroles, le futur grand Aristide Pasquier se leva, et l’air fier et assuré, marcha vers la gloire et hors du cabinet.

Louis déglutit. C’était son tour.

– Il ne reste plus que vous, cher Monsieur, dit Madame Perdreau. Comme vous êtes le dernier en lice, je crois qu’il est temps que Monsieur Ricard ici présent se manifeste.

Gilles se leva de derrière la machine et singea une courbette.

– Gilles Ricard, assistant et associé de Madame Perdreau. Pardonnez-nous pour les entretiens peu conventionnels de ce matin, mais vous savez, le recrutement c’est tellement ennuyeux… Il faut bien que nous nous amusions un peu !

Louis écarquilla les yeux, attendant la suite. Gilles reprit son sérieux.

– Comment vous appelez vous ? lui s’enquit-t-il poliment. Vous avez apporté un CV ?

– Moi c’est Louis Pierre, répondit Louis en lui tendant une pochette.

Gilles ouvrit la pochette, et tout en regardant le document, demanda :

– C’est un prénom composé ?

– Non, ce sont deux prénoms communs… Mais ce sont aussi mon nom et mon prénom.

– Votre nom c’est Pierre ?

– Puisque je vous le dis.

– Et votre mère ?

Louis commença à perdre patience.

– Quoi ma mère ? Laissez-là où elle est, la pauvre n’est plus de ce monde. Vous allez aussi me faire votre numéro ?

– Non, non, excusez-moi, corrigea impatiemment Ricard, je me suis mal exprimé. Votre mère, comment s’appelait-elle ?

– Renée. Renée Pierre. C’est son nom que je porte.

Gilles fronça les sourcils. Il était toujours penché sur le CV de Louis, mais semblait préoccupé par autre chose.

– Vous ne seriez pas né à Orléans, par hasard ?

Béant de stupéfaction, Louis ne put que hocher la tête.

– Ca par exemple… Je connaissais votre mère. J’ai beaucoup roulé ma bosse, depuis, mais je ne l’ai jamais oubliée… Pauvre Renée…

Plusieurs pensées s’entrechoquèrent à toute vitesse dans la tête de Louis, et les mots sortirent avant qu’il ait eu le temps de réfléchir.

– Vous l’avez connue ? Je veux dire, quand elle était enceinte ?

Gilles hocha la tête

– Mais alors… Peut-être que vous savez… Est-ce que vous savez qui est mon père ?

Le petit homme souffla, l’air soucieux, et se replongea dans la lecture du CV.

– Oh là, mon garçon, je crois que l’on s’éloigne un peu de notre sujet. Si des questions vous hantent, ce métier ne pourra que vous en rajouter sur la conscience… Hmm. Je vois ici que vous avez suivi une formation d’enquêteur privé, c’est très bien. Et vous avez été peintre ?

Louis acquiesça, décontenancé.

– J’aime les gens. J’aime les comprendre.

Gilles tendit le CV à son associée, qui avait écouté en silence toute la scène. Il croisa les bras, écoutant Louis avec attention.

– Je crois que personne ne comprend mieux les motifs profonds d’une âme qu’un artiste en quête de vérité. C’est un peu ce qui m’amène ici, aussi. Je pense que chacun a droit à des réponses.

– Madame Perdreau, qu’en pensez-vous ?

– Eh bien, Gilles, je pense que nous avons notre homme. Félicitations, Monsieur Pierre, vous êtes, si vous le souhaitez toujours, le bienvenu chez RICARD & PERDREAU !

*

Une heure plus tard, alors que Louis finissait de relire et de signer son contrat, Gilles lui demanda très sérieusement :

– Dites… Je sais que je ne suis pas aussi branché que Monsieur Aristide Pasquier tout à l’heure mais… les coutures apparentes, sur votre costume, c’est une nouvelle mode chez les jeunes ?

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3 Responses to Portrait 8 – Le cabinet Ricard et Perdreau

  1. Léa says:

    Eh ben, c’était du lourd les entretiens d’embauche à l’époque ! J’aimerais tellement assister à une scène comme ça (à la place de Louis bien sûr, pas de ceux qui se font humilier !) En tout cas, merci pour ce chapitre qui m’a fait sourire bien des fois et même rire : « les coutures apparentes, c’est une nouvelle mode chez les jeunes ? » 🙂

  2. J’avoue, l’entretien collectif vend du reve, avec un petit coté règne animal/chaise musicale pour le pauvre monsieur rouge.
    Mathilde aurait pu habiller Louis enfin !

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