Portrait 6 – Une soirée au Lapin Agile

© écrit par Marie TALEC

Octobre 1967

Ce qui frappait en entrant, c’était l’odeur de la chaleur. C’était une chaleur d’homme, qui sentait la bière au goût de cuivre, le bois des murs enfumés aux nombreuses cigarettes qui éclairaient chaque soir le menton rugueux des buveurs. C’était une chaleur comme une poignée de main, une chaleur qui en hiver enveloppait les habitués quand ils se défaisaient de leurs blousons en essuyant leurs nez rougis de leurs doigts gourds.

En certaines occasions, des notes plus fruitées de parfum et de fard à joues bon marché s’enroulaient en écharpes au pied des chaises, aux abat-jours des lampes accrochées au mur. Quelques rires féminins donnaient le répons au grondement familier des barytons, qui se faisaient tout feutre pour flatter l’oreille des invitées de marque.

.

– Allez Louis, te fais pas prier, raconte !

– Mais les gars, ça fait au moins dix fois que je vous la répète, cette histoire !

– Oui mais le nouveau, là, il ne la connaît pas !

Ils étaient tous tournés vers Louis. Les copains de la place, les montmartrois d’adoption, la compagnie du Tertre, comme ils s’appelaient parfois eux-mêmes. Tous tendaient leur visage vers lui, confortablement calé sur la banquette de cuir noir, une bière dans la main, l’autre main posée sur la cuisse de Mathilde, qui était assise sur ses genoux, un bras possessivement enroulé autour de son cou. Louis avala une grande gorgée, ronronnant presque sous le feu des regards.

episode6bisbis

Lucile STEINER

– Pas sur l’enclume, hein ? répondit-il, joueur, essuyant la mousse qui s’était accrochée à sa moustache.

Le vieux Paulo, qui tenait le bar, intervint en frappant son torchon sur le comptoir.

– Oh que si sur l’enclume, petit Louis ! Personne ne chante ce soir, et il ne sera pas dit qu’on s’ennuie au Lapin Agile.

– Vous êtes sûrs ? demanda Louis comme s’il faisait monter les enchères, c’est bien ça que vous voulez ?

Mathilde, mi rieuse, mi agacée par son manège descendit des genoux de son fiancé, et le poussa d’une main pour qu’il se lève. Louis se fit encore un peu prier, puis lui laissa sa place et se dirigea vers la petite estrade aménagée à l’une des extrémités de la salle, sur laquelle se trouvait une enclume.

– Ecoute-ça, le nouveau, fit Moutiers en donnant une bourrade au jeune homme hâve assis à côté de lui, dont les yeux noirs brillaient d’une lueur fiévreuse.

Ce dernier, novice encore, vivait sa première soirée au Lapin Agile après un mois passé sur la Place à jeter, à un mètre de distance, des pinceaux imbibés de peinture sur des toiles disposées à cet effet, le tout dans l’indifférence la plus complète (sauf celle des passants qui avaient fait les frais de quelques jets de pinceaux imprécis). Son objectif, avait-il avoué non sans orgueil en début de soirée à ses pairs dubitatifs, avant qu’un troisième verre whisky ne le rendît plus muet qu’une carpe, était de « ressusciter et marier à la fois Dorgelès et Pollock ».

Louis était monté sur l’estrade, et enhardi par les vapeurs d’alcool, grimpa sur l’enclume sur laquelle s’asseyaient habituellement les chanteurs qui se produisaient là presque tous les soirs. Ces derniers mois, la moisson des pousseurs de chansonnette à la Brassens (qui avait fait autrefois au Lapin Agile ses premières armes) était maigre, et plus maigres encore les revenus des cabarets rive gauche qui tenaient ce type de spectacles. Etouffés par les taxes iniques récemment imposées par l’Etat, qui surestimait leur audience, ringardisés par les groupes de rock aux cheveux gras et aux jeans évasés qui fleurissaient à la faveur de la pop culture déversée en continu par la radio, les cabarets fermaient les uns après les autres. Eux qui avaient été l’avant-scène, les découvreurs de talents, eux qui avaient les premiers donné à entendre Brel, Piaf ou Barbara devaient désormais frauder la SACEM et faire payer leur public pour des concerts de valeur inégale en espérant survivre quelques mois de plus. Les cabarets pouvaient heureusement compter sur leurs habitués, attachés à l’ambiance unique d’échange et de partage qu’ils avaient su créer.

– Messieurs, commença Louis d’une voix forte, mais surtout, Mesdames et Mesdemoiselles…

Il fit un clin d’œil galant à Mathilde, qui ne le quittait pas du regard et avait tiqué à l’apostrophe plurielle.

– L’histoire que je vais vous raconter a eu lieu il y presque deux ans déjà, quand j’étais jeune, encore plus beau, et que je n’avais pas encore de moustache…

– T’étais déjà pubère, dis ? gueula un des copains.

– Allez, accouche ! cria un autre.

Louis se mit au garde-à-vous et fit mine de marcher au pas, du haut de son enclume. Il reprit :

– A vrai dire, je n’avais guère de cheveux non plus à l’époque, car c’est bien connu, les gradés préfèrent les bidasses imberbes. Vous l’avez deviné, cette histoire se déroule du temps de mon glorieux service militaire commandé par notre mère patrie. A cette époque, j’étais stationné dans la belle ville de Trèves, qui contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom, n’est pas une ville où on se la coule douce.

En plus de la tablée de peintres, les autres clients du bar s’étaient tus, et tendaient eux aussi l’oreille.

– Trèves, cette ville lumière, accueillait alors, en sus d’une centaine de millier d’indigènes teutons, près de 10 000 militaires parmi lesquels le célèbre 51e Bataillon de Transmission de l’Armée de Terre, que j’honorais de ma présence tous les jours où je n’étais pas au trou.

– T’étais troufion à mi-temps, Louis ?

– On peut dire ça, Marcel, on peut dire ça… Le Bataillon était spécialisé, comme son nom l’indique, dans les Transmissions. Il s’y transmettait effectivement quantité de choses : de l’information, bien sûr, mais aussi, à en croire le dispensaire du coin, quelques morpions, chancres et autres herpès.

– Louis, il y a des dames, dans l’assistance ! intervint Paulo, faussement choqué, lorgnant Mathilde qui se rongeait les ongles d’un air détaché, comme si elle était complètement étrangère à ce qui se passait autour d’elle. Elle avait l’habitude…

Louis se campa solidement sur ces jambes et mima le volant d’un véhicule.

– Moi, j’étais affecté à la section transport, où je conduisais un peu de tout, des VTL, des semi-blindés… Ca ne vous étonne pas, d’ailleurs ? dit-il en soulevant sa pinte à moitié vide, dont il lampa une nouvelle gorgée sous les rires de l’assistance. Finalement on peut dire que je ne suis blindé que de nuit, maintenant. Je dois être fait pour les temps partiels. A l’époque, ça devait faire six mois que j’étais à ce poste, et j’étais passé sous-off’ pour bonne conduite…

– Tu charries, petit Louis !

– Si, si, bonne conduite, répliqua-t-il. Je vous rassure, compte-tenu de mes états de service, ça voulait surtout dire que je n’avais écrasé personne. Et aussi que je savais lire et écrire correctement, ajouta Louis, ce qui arrangeait bien mes chefs, parce que je pouvais écrire moi-même tous les rapports qu’ils me flanquaient au c… Enfin, je faisais mes classes, et franchement, je m’ennuyais ferme, à tel point que j’étais rentré dans l’orchestre du régiment.

L’histoire était bien rôdée, et le public averti en connaissait les temps. Tour à tour, les peintres donnaient la réplique à Louis.

– La fanfare ? demanda Richard.

– Pour un fanfaron tel que moi, ça paraissait une vocation logique ! rebondit Louis, se frappant le torse d’une main. Notre formation était connue pour faire la pluie…

– Et le beau temps ! s’écrièrent plusieurs peintres.

– Mais surtout la pluie, termina Louis. A dire vrai, ma motivation principale en rejoignant la fanfare était que tous les mois, les musiciens étaient conviés dans d’autres casernes ou à différentes fêtes locales, pour jouer quelques morceaux choisis, comprenant si possible un maximum de cuivres, de grosse caisse et de fausses notes. Si l’on se débrouillait bien, on pouvait toujours passer un bon moment avec quelques allemands biens joviaux.

– Tu parles le schleuh, Louis ?

– Ach ja, Deutsch bier ist zerh gut ! Je crois que mon lexique se limitait à ces quelques mots, et à l’équivalent de « vous habitez chez vos parents ? » dans la langue de Goethe…

Se rappelant qu’il était accompagné ce soir-là, Louis se rattrapa de justesse.

– … mais c’était surtout pour mes camarades, qui étaient encore moins bilingues que moi !

Mathilde leva les yeux au ciel et regarda sa montre.

– Bref, on se marrait bien. Par contre, avant d’effectuer le moindre déplacement, il fallait demander l’autorisation au sergent-chef qui était en charge, et qui était responsable de nos allées et venues, et surtout, des mouvements des véhicules de la caserne. Chaque demande devait être formulée par écrit, et le visa du sergent-chef devait être contresigné par le trouffion de garde à chaque sortie de véhicule. Le précieux sésame restait à la base jusqu’au retour de la voiture ou du camion avec le nom du conducteur et de ses passagers éventuels. La procédure était cousue main, et c’est bien ce qui nous posait problème : la troisième semaine d’août devait avoir lieu à Wittlich, un bled situé à une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau, la grande Fête du cochon.

– C’est pour ça que tu voulais y aller ? brailla Moutiers, hilare.

Concentré sur son récit, Louis continua sans prêter attention à son camarade.

– C’était une occasion unique ! Trois jours entiers de fête, conclus la dernière journée par une dégustation gigantesque de vin blanc. Seulement voilà : en août, que l’on soit en Rhénanie ou à Paris, même combat, on fonctionne en effectifs réduits ! Il aurait bien été possible de justifier auprès de notre chef habituel de se déplacer en formation incomplète, en l’absence de ceux qui étaient partis en perm’…

– Il y en a qui avaient de la chance… souffla Mathilde entre ses dents.

– … mais là, c’était plus compliqué, car de nombreux gradés étaient eux aussi absents et toutes les requêtes spéciales devaient passer par le lieutenant-colonel qui dirigeait la caserne.

Paulo, tout en débouchant une bouteille et en servant au jugé les clients accoudés au comptoir, s’esclaffa :

– Demande permission spéciale pour aller boire du vin blanc, chef !

– De l’orchestre du régiment, il ne restait sur place que moi et deux autres zigues : Simon Le Moal, dit le Breton, qui jouait du cor aussi bien que moi je danse le ballet, et avec qui on rigolait bien, et puis Eugène Rabuteau, qu’on appelait Pipelette, parce que, bègue de son état, il ne l’ouvrait pas beaucoup, sauf pour emboucher sa trompette.

– Fameux équipage !

– Eugène était un type consciencieux, pas du genre à filer à l’anglaise… Alors le Breton et moi, une fois notre décision prise… on a omis de lui dire qu’on avait fait sortir la voiture sans permission, cet après-midi-là. Wittlich était à environ trois quarts d’heure de route. On s’était débrouillés, Simon et moi pour prendre des tours de garde qui suivaient, ce qui nous laissait huit heures de liberté avant de devoir rendre la voiture, ni vu ni connu, et de céder la place à la relève. Le jour dit, je pris mon quart à 18h pétantes, et quand la voie fut libre, Simon et Pipelette arrivèrent avec une vieille Jeep.

– Pas de Porsche pour les princes charmants ?

– Je vois où tu veux en venir, Moutiers, mais tu le sais comme moi, la carrosserie ne fait pas tout… pour les voitures. Enfin ce que je veux dire, c’est que le charme de l’uniforme suffisait amplement. Nous voilà donc partis sur la route, direction Wittlich. Il faisait un temps radieux, une vraie belle soirée d’août, et avec nos perspectives pour les heures à venir, inutile de vous dire que le moral des troupes était au plus haut. Ca faisait 10 minutes à peine qu’on roulait, et voilà Pipelette qui nous fait : « j’ai envie de p-p-p… j’ai envie de p-p-p-… ».

– De parler ? de partir ? De prendre une photo ?

– Pas vraiment, et je ne vais pas vous faire un dessin. On s’arrête sur le bord de route, il fait son affaire, on repart. On roule, on roule… Dix minutes plus tard, devinez qui la ramène de nouveau ?

– Pipelette !

– Vous avez saisi. Et devinez ce qu’il voulait ?

– Il voulait p-p-passer le temps ?

– Il avait une vessie grosse comme une gousse d’ail ton bonhomme !

– Je ne vous le fais pas dire. Pendant qu’on l’attendait, Simon et moi, déjà moins jouasses de l’avoir amené, on commençait à se dire qu’on aurait plutôt dû le surnommer Prostate. Quelques kilomètres et encore un arrêt plus tard, nous fûmes enfin à pied d’œuvre ! La fête battait son plein à Wittlich, des centaines de pedzouilles s’enfilaient des chopes entières de bière et le vin blanc coulait à flots dans des gosiers mâles et femelles, le tout dans une odeur puissante de cochon grillé…

– Arrête, tu nous donnes faim !

– C’était quelque chose ! Le Breton et moi on se met en devoir de rattraper notre retard, et on s’en donne à cœur joie pendant que notre Eugène, un peu honteux, disparaît dans la foule. On s’était donné rendez-vous à quatre heures et demie du matin, pour pouvoir être rentrés à la caserne vers cinq heures et demie, soit une demi-heure avant la fin du quart du Breton. Quand ce fût l’heure, lui et moi, ronds comme des queues de pelle, on attendait déjà depuis un moment que Pipelette refasse surface. Cinq heures moins le quart, puis cinq heures, toujours personne, le jour se levait, et on commençait à baliser sérieusement. Tout le monde était déjà plus ou moins parti, ceux qui restaient ronflaient comme des ivrognes, allongés par terre à même le sol. Après un tour de reconnaissance parmi les poivrots, toujours pas de Pipelette. Et là, on a eu l’idée du siècle…

– Les chiottes !

– Les cabinets, Marcel, surveille ton langage enfin ! plaisanta Louis. Ni une, ni deux, on ouvre toutes les portes et on retrouve notre pauvre camarade, encore plus ivre que nous, plié en deux sur sa chaude-pisse dans un des gogues. Sans lui laisser le temps de dire « ouf », on l’attrape par le froc, et on le traîne jusqu’à la Jeep, et on démarre.

– Quelle heure il était ?

– Dans les cinq heures vingt. On avait encore une chance d’y arriver, mais en appuyant fort sur le champignon. C’est donc ce que j’ai fait ! Le trajet fut assez silencieux, entre le Breton qui avait le hoquet, et Pipelette, plus mutique que jamais. Mais dix minutes avant d’arriver, voilà le Pipelette, qui se met à brailler…

Louis esquissa un geste, tel un chef d’orchestre et l’assistance du Lapin Agile reprit en cœur :

– J’ai envie de p-p-p…. J’ai envie de p-p-p…

– Alors qu’on commence à lui dire que le moment n’est pas idéal, qu’il faut qu’il tienne s’il ne veut pas passer deux semaines au mitard et quatre de corvée de pluche, voilà l’Eugène, rouge écarlate, qui se met debout à l’arrière de la Jeep, déboutonne sa braguette, et nous débite d’une traite, dans le français le plus clair que j’aie jamais entendu de sa bouche : « les gars, j’ai envie de PISSER, nom de Dieu, et aussi vrai que j’m’appelle Eugène, vous allez m’arrêter cette foutue caisse ! ». Et là, l’andouille…

– Il se jette sur le volant !

– La voiture fait une grosse embardée, et avant que j’aie eu le temps de reprendre le contrôle, la Jeep sort de la route, et après un gros dérapage et un tête-à-queue, finit dans le fossé.

Quelques sifflements se firent entendre dans le bar.

– Plus de peur que de mal, heureusement, mais dans la bataille, je m’étais salement amoché le genou droit et je saignais comme un veau. Simon et Eugène, penauds, réussirent à sortir la Jeep du fossé, qui n’était pas trop profond, et Simon prit le volant pour la fin du trajet. On arriva à la base à 06h20, et l’alerte avait été donnée par la relève qu’un véhicule manquait et que l’homme de quart était absent au poste…

– Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

– Ben, l’enquête interne fut vite menée… Le Breton se retrouva direct au trou après avoir donné une explication partiellement vraie. De toute façon, il puait la vinasse ! Par contre, même s’il ne m’avait pas balancé, je fus aussi envoyé au trou une heure plus tard…

– Mais comment ils t’ont retrouvé ?

– Il y avait du sang partout sur la banquette, côté conducteur, d’où ils ont déduit, comme Simon n’était pas blessé, qu’il devait y avoir un deuxième gusse avec lui. Au moment du lever du drapeau et de la passée en revue, il n’y en avait qu’un pour boiter comme une âme en peine…

– Et Pipelette, alors ?

– Lui aussi fut envoyé au trou, mais pour avoir manqué l’appel. Eh oui, le pauvre bougre s’était endormi… aux cabinets !

*

Sur le chemin du retour, ils marchèrent un moment en silence, côte-à-côte, Mathilde frissonnant dans la fraîcheur nouvelle du début d’Automne. Louis sentait bien qu’elle lui en voulait, mais ne savait trop comment lui poser la question qui aurait pu lever la gêne qui s’était immiscée entre eux dès qu’ils avaient franchi la porte du bar. Il marchait donc, les poings dans les poches, renfrogné, regardant de temps à autre le profil sévère de sa compagne, ce profil brun qu’il aimait tant. Finalement ce fut elle qui parla la première.

– Je n’aime pas quand tu bois autant.

Les petits mots secs restèrent un moment suspendus dans l’air, puis retombèrent en roulant, gravillons durs sur le pavé. Louis ne répondit pas, attendant la suite.

– Ca te change. Il n’y en a que pour toi, et pour tes copains, et moi je suis là, j’ai l’impression d’être un objet qu’on balade pour frimer, une potiche…

– Mathilde, tu sais comme moi que ce n’est pas vrai.

– « Mesdames, et surtout Mesdemoiselles », ironisa-t-elle, avant de reprendre, et puis je n’aime pas la façon dont ta bande me regarde, toujours par en dessous. Ce Moutiers, surtout, complètement imbibé…

– Et que veux-tu qu’on fasse, quand on s’assoit dans un bar ? s’énerva Louis, on ne va tout de même pas se contempler en chiens de faïence ! Je croyais que l’objectif d’une soirée c’était de passer un bon moment ensemble, de discuter…

– Ah parce que faire ton numéro, seul sur ton enclume, ça s’appelle discuter, pour toi ?

– Ecoute, Mathilde, à chaque fois c’est la même chose ! Quand je sors seul, tu m’accuses de ne pas passer assez de temps avec toi, de te laisser seule tous les soirs, et quand tu viens avec moi, tu critiques mes amis ou les endroits où on se retrouve.

Ils s’étaient arrêtés de marcher, le ton était monté, les yeux de Mathilde scintillaient d’une manière qui n’augurait rien de bon. Louis détestait les disputes. Il avait beau savoir que Mathilde aurait voulu qu’il revienne plus tôt le soir, il n’était pas prêt à renoncer à la liberté nouvelle qu’il goûtait depuis son arrivée à Paris. Quelques remarques de ses camarades plus âgés sur la « vie conjugale » l’avaient par ailleurs averti, et il ne comprenait pas pourquoi Mathilde n’appréciait pas autant que lui la compagnie de ses amis – quand elle daignait se joindre à eux ! Ainsi pensait Louis, dans le silence qui s’était de nouveau installé.

Mais alors, Mathilde baissa la tête, puis renifla, grattant le pavé du bout de sa chaussure. Quand elle releva les yeux, son menton tremblait et deux grosses larmes perlaient, qui menaçaient de rouler au moindre souffle de vent. Derrière la jeune femme en colère, apparut soudain la petite fille pour laquelle Louis, enfant, se battait au moindre mot méchant de la part des mioches de la ville.

– Mais… commença-t-elle d’une voix aiguë, hésitante, je pensais qu’on pourrait faire plus de choses… tous les deux…

Une larme dévala l’une des joues que rosissait le froid nocturne. Incapable de rester de marbre, Louis fit deux pas en avant, et essuya de sa main le visage de Mathilde avant de la serrer contre lui.

– Je suis désolé. Je te promets de faire un effort.

.

Cette nuit-là, Louis tourna dans le lit pendant des heures sans trouver le sommeil. Quand il s’endormit enfin, un jour terne se levait, apportant avec lui des nuages gonflés de pluie.

 Précédent

Suivant

2 Responses to Portrait 6 – Une soirée au Lapin Agile

  1. Pingback: Publication du Portrait 6 | Les Portraits de Louis

  2. Je l’avais pas encore lu ! Chouette chouette ce portrait, le passage au dialogue donne un nouveau rythme (et une nouvelle facette de Louis tiens donc). Sacré lui.

Laisser un commentaire