Portrait 4 – Un client surréaliste

© écrit par Marie TALEC

Juin 1966

 – Le tout, tu vois, c’est de bien regarder le visage et les mains.

Côte à côte, les deux hommes avaient pris un instant pour regarder le passage des chalands affairés, tout à leur course nocturne. Un homme d’une cinquantaine d’années, la paupière mauve et l’air absent, attendait le retour du commis qu’il avait envoyé déposer la marchandise fraîchement acquise dans sa camionnette, frissonnant dans l’immobilité soudaine d’une nouvelle nuit de veille. Il s’ébroua et gratta sa barbe naissante d’une main, tout en consultant une liste griffonnée sur un bout de papier. Un autre, tirant nerveusement sur un mégot presque éteint, remuait la petite monnaie qui se trouvait dans sa poche. Annoncé par le tintement rythmique des pièces qui accompagnait chacun de ses pas, il passa en trombe devant l’étal sans leur jeter un regard. Louis et le père Lambert avisèrent alors un homme jeune, au béret enfoncé jusqu’au ras des sourcils. Les bras ballants, ce dernier avançait précautionneusement, repoussant du bout des doigts les piles de cageots qui bloquaient le passage, aventurier douillet dans une jungle hostile. A l’un des débardeurs qui le bouscula sans ménagement quand il arriva au croisement de deux allées, il bredouilla quelques excuses, quoiqu’en pinçant la bouche, qu’il avait molle, comme pour montrer qu’il s’agissait plus là d’un sacrifice à la courtoisie que d’un signe de faiblesse.

– Essaye donc avec celui là, fit le patron, assénant une claque autoritaire sur l’épaule de Louis en guise d’encouragement.

Louis acquiesça et se glissa dans l’allée, faisant mine de retaper les piles de légumes les plus proches. Au moment où sa proie se présenta, il fit volte-face, et l’interpella d’une voix enjouée :

– Quelles brutes ces types. Si ça ne dépendait que d’eux ils nous rouleraient dessus sans un regard en arrière, hein ?

Le teint pâle de l’homme rougit légèrement sous l’apostrophe, mais celui-ci se reprit et, se raclant la gorge, il répondit d’un ton qu’il espérait assuré :

– Ah oui, c’est sûr ! Ce sagouin a bien failli me mettre en rogne, je vous jure !

– Nous on dresse mieux nos gars, pas vrai Monsieur Lambert ? fit Louis (qui en savait quelque chose). On leur apprend à vivre !

– Ah ça !.. répondit le cultivateur, faisant mine d’être absorbé par ses comptes mais sans perdre une miette de la scène.

L’homme hocha la tête, ses yeux anxieux allant de l’employé au patron, et ses traits exprimèrent fugacement quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Lui, qui une minute plus tôt  tordait ses mains moites contre sa veste cessa son manège et les laissa pendre au bout de ses bras empotés. C’était le moment. Sans laisser l’opportunité au pauvre bougre de reprendre son errance, Louis l’attrapa par le coude et le guida délicatement mais fermement vers l’étal. Il enchaîna alors, avec un sourire ravageur :

– Et qu’est-ce qu’il vous fallait mon petit monsieur ?

Deux caisses de laitues, dix kilos de betteraves, vingt kilos de carottes, un sac d’oignons rouges et trois brins de persil plus tard, Louis referma le tiroir-caisse et se retourna vers son patron.

– Pas mal, jeunot, pour une première fois. Au suivant !

Au bout de quelques jours à détailler ses clients, Louis finissait par deviner à l’avance ce que ceux-ci étaient susceptibles de lui acheter. Il y avait les sanguins : restaurateurs rougeauds aux bajoues tremblotantes, pointant leur index boudiné vers les patates à frites et les choux-fleurs qu’ils mettraient en gratins noyés de béchamel. Il y avait les pingres. Annoncés par leur long nez, leurs joues creuses ou leurs bouches pincées parlaient ensuite pour eux, qui ne desserraient guère les dents – ils commandaient des kilos de topinambours qu’ils serviraient en louches de purée parcimonieuses, examinaient les carottes en demandant le prix de la semaine passée, ne consentant à les acheter dix centimes de plus au kilo qu’après avoir longuement tergiversé. Il y avait les bavards, qui achetaient débonnairement des « légumes du soleil » par wagons en échange des derniers commérages du pavillon, et faisaient sonner leur monnaie sur le stand avant de repartir.

– Certains achètent des légumes comme ils pourvoiraient leur garde-robe ! racontait Louis émerveillé à madame Ducerf. Ils arrivent un matin, et ils n’ont envie que de vert. Alors vous pouvez bien leur proposer tomates, poivrons jaunes ou aubergines, ils vous rient au nez !

– Bah, du moment qu’ils ne vous demandent pas de bleu, vous aurez toujours de quoi les nourrir, répondait-elle, philosophe.

Les affaires marchaient bien et Louis avait presque gagné des galons aux yeux de son patron, qui le flattait même devant André. Ce dernier grinçait des dents, n’ayant jamais eu le droit à tant d’attention de la part de son père. Louis faisait désormais les trajets seul, et son camarade se montrait plus distant. Quant à Mathilde, elle qui avait été heureuse que Louis trouvât aussi vite à travailler, elle commençait à penser que cet emploi temporaire demandait trop d’énergie à Louis, qui ne cherchait plus guère à mettre à profit ses talents d’artiste… Il rentrait éreinté de ces sessions nocturnes et passait le plus clair de la journée à dormir. A peine avaient-ils le temps de partager un dîner que Louis devait de nouveau partir pour les Halles, car le père Lambert était intransigeant sur la ponctualité. Mathilde passait les soirées et les nuits seule, repartait au bureau bien avant que Louis ne fût rentré. La routine qui peu à peu s’installait ressemblait peu à ce qu’ils avaient tous deux imaginé.

Un mercredi alors que le marché tirait à sa fin, un incident se produisit. Le père André s’était éclipsé pour faire une course rapide avant de commencer à replier la marchandise. La nuit avait été étouffante et la chaleur commençait à faire tourner les légumes abîmés. Une odeur douceâtre régnait dans le pavillon et dehors, le temps orageux se faisait de plus en plus menaçant, accentuant la pression ressentie à l’intérieur. Nerveux, Louis attendait impatiemment le retour des Lambert père et fils pour fermer la caisse. Il s’accorda un instant de rêverie, son regard se perdant dans les caisses empilées autour de lui. Un mouvement attira alors son attention dans les oignons. Louis crut d’abord à un animal – un des nombreux rats qui habitaient le quartier, par exemple –  mais la chose bougea de nouveau, ne lui laissant plus de doute sur sa nature : une longue main aux doigts pointus et aux ongles longs fourrageait dans le cageot.

– Eh là ! Je peux vous aider ?

Par Morgan Bodart

Par Morgan Bodart

La main se pétrifia. Puis fit demi-tour sur deux doigts, trottina jusqu’au bord en bois de la caisse, et disparut derrière la pile de cageots. A l’endroit où la main s’était escamotée apparut, lentement, un front ridé sur lequel étaient implantés, assez bas, des cheveux noirs soigneusement plaqués en arrière. Deux yeux écarquillés suivirent, qui le fixèrent avec une intensité dérangeante, puis un nez, souligné de part et d’autre par une fine aiguille de poils recourbés, plus épaisse au-dessus des lèvres. La lente émersion de l’individu s’arrêta à sa moustache, le bas du visage et le corps restant cachés. Déconcerté, Louis attendit que l’homme, à défaut de se relever, lui adressât la parole ou, au moins, lui donnât une explication sur son comportement, mais le silence s’éternisa.

– Euh… Il vous fallait quelque chose monsieur ?

Comme s’il avait été un démon invoqué par ces quelques mots, l’homme jaillit enfin tout entier de derrière les cageots et s’exclama paumes tournées vers le ciel, en roulant terriblement les « r » :

– Je veux du fromage ! Plein de fromage ! Vous avez du gruyère n’est-ce pas ? Le gruyère, cette parfaite métaphore de l’art, de la vie, de la matière et du néant !!!

– Au risque de vous décevoir, vous êtes au pavillon aux légumes, monsieur.

Piqué au vif, l’homme vrilla Louis de ses yeux furibonds et répliqua de sa voix chantante :

– Quel défaitisme ! Mais si le fromage n’existe pas, vous n’avez qu’à l’inventer !

Puis, attrapant le coin de sa veste de costume, il esquissa le geste de s’en draper et tourna les talons en lâchant pour lui-même :

– Enfin, comment peut-il comprendre ? Bouseux.

Furieux, Louis rattrapa l’homme en deux bonds.

– Et qu’est-ce que vous en savez, ce que je comprends ou non ? Ce n’est tout de même pas de ma faute si vous manquez de sens de l’observation au point de vous tromper de pavillon!

– Je suis désolé, je ne parle pas courgette. Vous pouvez répéter la question ?

– Ma parole, mais vous êtes ivre !

– Comme dit un de vos compatriotes, « il faut être toujours ivre, pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre », mon petit !

Estomaqué, Louis détailla l’énergumène, qui à vrai dire, n’avait pas l’air du premier poivrot venu : smoking, chemise à plastron, chaussures vernies, et surtout, cette improbable, mais malgré tout, très soignée, moustache en croc. Les noctambules qui sortaient hébétés au petit matin d’une soirée quelconque n’étaient pas rares, aux Halles. Mais habituellement, ils étaient moins fantasques. Louis prit une profonde inspiration :

– Je vois que monsieur a des références. Nous nous sommes peut-être mal compris. Est-ce que je peux vous aider ?

L’homme mit une main sur son cœur et déclama :

– L’ami, votre sollicitude me touche mais je crois que c’est plutôt vous qui avez besoin d’aide. Vous n’êtes pas le premier à me demander des conseils, mais malheureusement j’ai du travail. Mon œuvre m’appelle. Saluez mère Nature pour moi.

Puis sans laisser à Louis le temps de répondre, il s’en alla à grandes enjambées, esquissant un entrechat à la porte du pavillon avant de disparaître dans la rue.

Le lendemain, aux alentours de sept heures du matin, Louis se retrouva à nouveau seul à l’étal. Profitant du creux, il commença à empiler les cageots sur le chariot qu’il utilisait pour recharger le camion. Au moment où il releva la tête, il aperçut de nouveau l’inconnu, et faillit s’étrangler. Ce dernier, vêtu cette fois d’un complet  bordeaux et d’une chemise rose à jabot, piochait allègrement au milieu des légumes exposés à l’étalage et les disposait méticuleusement les uns à côté des autres, prenant de temps à autre un pas de recul avant de les arranger d’une nouvelle manière. Il chantonnait.

– On peut savoir ce que vous faites ?

– Je fais de l’art, monsieur, et vos légumes valent déjà beaucoup plus cher depuis que je les ai touchés, déclara l’homme. Vous pouvez remercier Salvador Domingo Felipe Jacinto Dalí i Domènech, artiste de génie !

– Artiste de génie, rien que ça ? répliqua Louis, irrité.

– Mais vous pouvez m’appeler simplement Dalí.

– Dalí ? Eh bien moi je suis Louis Pierre, pour vous servir. Mais vous pouvez m’appeler simplement Louis, s’exclama Louis. Attendez. Vous avez dit Dalí ?

L’accent espagnol, la moustache, la folie apparente. Tous les éléments se connectèrent alors dans la tête de Louis. L’autre fit mine de ne pas se rendre compte de l’effet qu’avait produit son nom et poursuivit sur le même ton, tout en continuant d’arranger les légumes :

– Vous répétez toujours ce qu’on vous dit ? Répétez après moi : la beauté sera comestible ou ne sera pas.

Louis s’essuya le front, sidéré. Salvador Dalí était dans son marché, à son stand, en train de produire une œuvre d’art. Et de détruire des légumes.

– Vous croyez que ça ferait une belle joue, ça ? demanda Dalí en saisissant à pleines mains une betterave, qui gicla instantanément sur son complet. Ah non, celle-là ira mieux ! s’exclama-t-il, et il se débarrassa de la betterave inutile en la jetant par-dessus son épaule.

Louis fit le tour du stand pour admirer le travail. L’artiste avait arrangé les légumes à la manière d’un portrait d’Arcimboldo, créant au milieu de l’étal un visage de saison.

– Il vous manque les yeux, fit remarquer Louis.

– Très juste ! Une petite seconde.

Dalí s’éloigna de quelques pas et alla se servir une barquette de fraises à l’étal voisin, qui vendait des fruits primeurs, sous les yeux médusés de leur propriétaire. Il en avala quelques-unes et en saisit deux qu’il disposa sur la figure de légumes. Louis fit un geste rapide au commerçant lésé en lui indiquant qu’il le dédommagerait. Pendant ce temps-là, Dalí considérait son œuvre, songeur.

– Vous ne voulez pas poser nu à côté, que je regarde ce que ça donne ?

– Sauf votre respect, je ne tiens pas à être arrêté pour trouble à l’ordre public.

– Comment ça, l’ordre pubique ? Ne mettez pas des mœurs là où il n’y en a pas ! Pour créer il faut oser !

– C’est facile à dire, pour vous…

Dalí le dévisagea en fronçant ses sourcils charbonneux.

– Vous ne voulez pas être artiste, alors ?

– Je suis peintre, à mes heures perdues, commença à expliquer Louis,  mais…

– Vous perdez vos heures, vous ? C’est que vous ne les rangez pas bien, allons ! Achetez-vous des aiguilles.

– Non, ce n’est pas ça, mais vous savez monsieur Dalí, dans la vie il faut bien manger, et…

– Vous avez tout à fait raison ! l’interrompit l’artiste. D’ailleurs, goûtez-moi ces fraises, elles sont excellentes.

La grosse voix du père Lambert mit fin à la conversation.

– Alors Louis, tu t’amuses bien à ce que je vois ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ?

Le cultivateur pointa du doigt le visage en légumes.

– C’est pour ça que je te paie ?

– Oh une patate qui parle, commenta Dalí pour lui-même.

Le père Lambert le fusilla du regard et remonta ses manches sur ses bras musculeux d’un air menaçant. Dalí ne lui prêta aucune attention et s’adressa à Louis :

– Bon, mon garçon, euh Pierre, ou Louis, qu’importe, je vois que vous avez à faire, ou plutôt à défaire. Vous allez à Montmartre, parfois ?

– Non mais vous allez nous casser les pieds encore longtemps ? éructa le père Lambert, hors de lui.

Pris entre deux feux, Louis secoua la tête et se replia derrière l’étal. Il commença à ramasser la marchandise à toute allure en priant pour que son patron ne devienne pas célèbre pour avoir cassé la figure à l’un des artistes majeurs du XXe siècle.

– Vous devriez aller voir, je vous assure. Il y a des petits prometteurs, par là-bas. Et l’air y est frais, au moins, déclara Dalí en se bouchant le nez et en pointant du pouce, sans le regarder, le commerçant qui, en sueur après les longues heures passées à haranguer le chaland, attendait désormais, poings sur les hanches que l’importun voulût bien circuler.

– J’irai, c’est promis, répondit Louis.

– Bien, bien. Au revoir alors, à bientôt !

L’artiste se tourna vers le père Lambert, attrapa l’un des deux poings de ses deux mains et le secoua vigoureusement en guise de salut.

– Adieu, mon brave. Prenez-garde aux doryphores.

Sur ces derniers mots, Dalí fit volte-face et s’en fut, esquissant comme la veille un entrechat léger  devant l’entrée des Halles.

 *

Quelques jours plus tard, Mathilde et Louis étaient attablés pour le dîner. Louis avalait sa soupe en silence, perdu dans ses pensées.

– Hervé a appelé, au fait. Il a dit qu’il avait des choses à discuter avec toi. Je n’ai pas réussi à en savoir plus.

Louis hocha la tête, continuant à remuer sa cuiller dans son assiette. A mesure qu’il en absorbait le contenu, les motifs de l’assiette de porcelaine, d’abord brouillés par le liquide, devenaient de plus en plus nets. Il distinguait à présent une charrette à bras. Une meule de foin en arrière-plan. Un homme avec un chapeau.

Par Lucile Steiner

Par Lucile Steiner

– Dis, tu m’écoutes ?

Louis sursauta. Mathilde le regardait, attendant une réponse à une question qu’il n’avait pas entendue.

– Excuse-moi chérie, j’étais… Je pensais au boulot. Tu sais, je suis allé jeter un œil à Montmartre l’autre jour. C’est bourré de peintres, il y a plein de jeunes types un peu comme moi… Et je me disais que je pourrais peut-être tenter ma chance moi aussi.

Ce n’était pas la réponse attendue, mais Mathilde lui adressa un sourire encourageant.

– Je vais essayer de retourner y faire un tour, dimanche, parler un peu avec les artistes de la place, voir comment ils travaillent. On ne va pas rouler sur l’or tout de suite, mais je trouverai bien un autre boulot à côté. J’en ai marre d’avoir mal au dos et de ne pas dormir la nuit !

Mathilde attrapa la grande main de son fiancé dans la sienne, en déplia les doigts un à un, puis les embrassa pensivement. Enfin, elle déclara, toute sérieuse derrière son assiette pleine :

– Je suis avec toi. Je sais à quel point c’est important pour toi de pouvoir un jour vivre de ton art. Ça prendra le temps qu’il faudra, mais on y arrivera, j’en suis sûre.

– En attendant, il va falloir que j’annonce ça aux Lambert. Je sens que je ne vais pas faire que des heureux !

Louis quitta la table et se dirigea vers la salle de bain pour se préparer à partir pour l’une de ses dernières nuits au pavillon des Halles. Debout devant le miroir, il se lava les mains, le cou et le visage. Le miroir rond se détachait sur les carreaux blancs du mur. Louis s’essuya la figure et sourit à son reflet. Au-dessus de sa lèvre supérieure, un fin duvet commençait à pousser.

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2 Responses to Portrait 4 – Un client surréaliste

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  2. Audiger says:

    Quelle belle vision paranoïaque critique!

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