Portrait 3 – Le Petit Peuple des Halles

© écrit par Marie TALEC

Juin 1966

– Tu ne peux pas te dépêcher, Charles ?

Dans la clarté feutrée que dispensaient les rayons obliques, la nuit distillait déjà quelques ombres légères qui tombaient sur la rue. Lui, Gontrand Lecoq, banquier respecté, était homme à profiter au maximum de ses journées. Il aimait à dire, en l’absence de sa femme, que ses deux amours étaient le café et la finance. Chaque matin, il se levait tôt, petit-déjeunait royalement – le petit-déjeuner était le meilleur moment de la journée – puis partait sans attendre rejoindre son bureau de l’Opéra pour plonger avec délices dans la paperasse couverte de colonnes de chiffres. Il travaillait tard et quand il rentrait le soir, aspirait à se coucher tôt pour que se lève plus vite le jour qui le ramènerait à ses chers comptes. Mais voilà, il y avait Charles.

– On dirait que tu le fais exprès. Monsieur veut toujours sortir se promener le soir, alors que moi tout ce que je demande, oui, tout ce que je demande, c’est de pouvoir aller me coucher tranquillement sans t’avoir en train de chouiner dans mes jambes !

Charles ne lui prêta aucune attention, trottinant quelques mètres plus loin sans l’attendre ni se retourner pour voir s’il le suivait.

Quand madame Lecoq, sa digne conjointe, lui avait annoncé qu’elle voulait adopter, Gontrand s’était d’abord dit que c’était une toquade, un caprice comme ceux, nombreux, que la crise de la cinquantaine inspirait à cette bourgeoise blasée. Ainsi, après la passade qui l’avait vue dépenser une fraction conséquente des larges revenus de son mari en visons, pendants d’oreille et breloques ornées de diamants, elle avait voulu tout apprendre de l’art lyrique. Son précepteur, un jeune bellâtre à qui son bouc clairsemé avait le don d’attirer les bonnes grâces de ces dames et les sarcasmes de ces messieurs lui avait si bien appris à crier (« du coffre, Jeannine, du coffre ! ») que Gontrand en avait presque regretté la fin de la fièvre acheteuse de sa compagne. Cette dernière poussait désormais à toute heure du jour et de la nuit des complaintes tour à tour gutturales et suraiguës dans un gargouillis teutono-italien, à la manière d’un dindon couvert de pierreries qui aurait eu l’âme singulièrement romantique. Mais Jeannine avait toujours le dernier mot et, quand l’envie lui en avait pris, Charles était arrivé. Il suivait Jeannine partout, comme s’il était conscient que sa présence était conditionnée par la bienveillance de l’opulente matrone, et qu’elle était sa seule alliée au sein du couple Lecoq. En présence de Gontrand, il se cachait dans les jupes de Jeannine, et suivant de ses petits yeux humides le maître de maison, il attendait que l’orage passe.

– Depuis qu’il est ici, tonnait Gontrand, il n’y en a plus que pour lui ! Charles par ici, Charles par là, et si j’amenais Charles au théâtre ? Est-ce que le menu du jour plaira à Charles ? Tu es beau, Charles…

– Pas devant lui, enfin, plaidait sa femme. Tu vas le traumatiser, le pauvre petit !

Devant l’inimitié prononcée de Gontrand pour Charles (qui le lui rendait bien), Jeannine limitait au maximum les tête-à-tête entre son protégé et son mari. Les promenades du soir étaient les seuls moments qu’elle leur avait imposés.

– Après une journée à t’épuiser au travail, ce sera plus dur pour toi d’être aussi mauvais ! avait-elle décrété à Gontrand. Et ça vous permettra de faire mieux connaissance, tous les deux.

Gontrand donna un coup de pied dans une boîte de conserve qui traînait sur la chaussée et jeta un regard torve à la silhouette malingre de Charles, à son poil ras blanc-roux. Ce clébard, c’était vraiment une plaie.

– Tu as beau être un King Charles, tu fouilles quand même dans les poubelles comme le plus vulgaire chien des rues, sac à crottes.

Charles se retourna, et le regardant par en-dessous, la truffe au ras des pavés, leva la patte d’un air grave en guise de réponse. Le filet d’urine dévala le long du caniveau à une vitesse imprévue, entoura puis atteignit les mocassins en daim neuf de Gontrand. Excédé, ce dernier poussa un hurlement de rage et se précipita mains tendues vers le chien dans l’intention non équivoque de lui tordre le cou une bonne fois pour toutes.

– Sacré nom de Dieu de cabot de m…. !

L’auguste banquier ne put terminer ce qui promettait pourtant d’être une tirade d’une rare créativité, car un énorme camion de marchandises déboula à toute vitesse derrière lui. Il se jeta sur le côté, évitant le rétroviseur de justesse. Le camion brimbalant continua sa route, manquant au passage d’écraser le chien qui, stoïque, n’avait pas bougé d’un poil. Le conducteur évita le King Charles en faisant une embardée, et disparut en klaxonnant en direction des Halles.

Loin d’être aussi furieux qu’il eût été en droit de l’être, Gontrand regarda le chien, et un sourire calculateur s’étira sur son visage.

– Tu sais quoi mon petit Charles ? Demain, ce camion, eh bien, il ne te loupera pas…

*

Le camion s’engagea dans la rue Mondétour qui desservait l’arrière de la Halle. Il avait beau être dix heures du soir, la rue engorgée vibrait déjà depuis plus d’une heure de l’activité conjuguée des conducteurs et des marchands. Comme chaque nuit, au neuvième coup de la cloche de Notre Dame des Halles, le marché de gros s’animait. Le ventre de Paris grondait d’une rumeur humaine amplifiée par les pavillons qui avaient colonisé depuis plusieurs siècles le quartier Saint-Eustache. Un peuple entier s’activait autour des files de camions stationnés à la queue leu-leu. Des cageots débordants de marchandise jonchaient le sol. Des montagnes de carottes, des murs entiers de pommes de terre, des forêts de salades et de poireaux se déplaçaient en zigzag, se percutaient, s’excusaient ou s’insultaient avant de repartir dans des directions opposées. Les approvisionneurs haranguaient des troupes de débardeurs qui déchargeaient les caisses, faisant figure de chefs d’orchestre débordés d’une fanfare en déroute.

– Par ici, Alfred, il y a un diable de libre. Bon sang, secoue-toi un peu, on n’a pas toute la nuit ! Et fais attention avec les tomates, tu me les as abîmées la semaine dernière, je n’ai rien pu vendre.

Le camion se gara rue Rambuteau. Le conducteur descendit, claqua la portière, puis il se dirigea d’un pas élastique vers l’arrière du véhicule en allumant une cigarette. Il ouvrit grand les deux battants et se mit à rire à gorge déployée.

– Alors, ce voyage en première classe ?

Un chou-fleur coincé sous chaque bras et coiffé d’une énorme Batavia, Louis, la mine grisâtre, grogna.

– Un doux rêve, Lambert. Surtout les vingt-cinq derniers virages.

– Allez, file-moi ton chapeau.

Le chauffeur grimpa à bord et récupéra la salade, qu’il remit au sommet de l’empilage.

– Au boulot, mon brave. Mon vieux nous attend.

– La prochaine fois, je viendrai en métro. Tu ne pourrais pas les arrimer correctement, tes maudites caisses?

Par Lucile Steiner

Louis se redressa, tremblant un peu sur ses jambes, et tenta en se décollant des cageots qu’il avait essayé d’empêcher de dégringoler de ne pas provoquer de nouvelle avalanche de légumes contondants. Il attrapa un lourd sac en jute qu’il chargea sur son épaule et sauta du camion. Le pavillon Baltard se dressait devant lui. Dans la lumière des réverbères, la structure d’acier brillait d’un éclat coupant que les panneaux de verre réverbéraient à l’infini. Les portes monumentales avalaient le flux de marchandises sans les mâcher, recrachant des colonnes d’hommes affairés. Louis s’engouffra sous l’auvent. Un vacarme indescriptible régnait. Les débardeurs, qu’on appelait aussi pour une raison évidente les « forts », occupaient toutes les allées, portant des piles de cageots à bout de bras ou traînant des chariots que leur poids rendait difficilement manœuvrables. Leurs chaussures claquaient sur les carreaux, les roues des monte-charges crissaient. Les caisses déposées sans ménagement s’entrechoquaient sur les étals qui se remplissaient peu à peu. D’un bout à l’autre de la halle, les manutentionnaires se hélaient, échangeant au passage des nouvelles ou des indications sans interrompre leur va et vient.

– Eh là, Louis, tu rêves ? Grouille-toi, les premiers clients ne vont pas tarder à arriver et vous êtes encore en retard !

– Mes excuses, on est resté coincés dans les sacrés embouteillages du boulevard Sébastopol…

– Qu’est-ce que ça peut me fiche ? André et toi avez intérêt à vous activer ou sinon…

L’homme courtaud qui venait de parler, les mains plantées sur les hanches, était le patron. À première vue, tout chez lui était rond : des yeux bleus très clairs écarquillés, une tête chauve à la peau cuite par le soleil des champs dont la forme et la couleur suggéraient celles d’une pomme de terre, un tronc ventru bombé en avant avec assurance autour duquel orbitaient deux bras arqués, habiles tant à manier la bêche qu’à soupeser la marchandise. En pratique, l’homme était un maquignon. Exceptionnellement dur en affaires, il dirigeait son exploitation d’une main de fer que sa soixantaine d’années prochaine ne semblait pas près de desserrer. Un œil toujours fixé sur le ciel pour surveiller le temps, l’autre sur ses employés, il pestait contre la lenteur de la récolte ou de l’écoulement de son chargement. Méfiant, il avait refusé de déléguer entièrement la vente au marché à son fils, fût-ce quelques jours par semaine. La concurrence entre grossistes était rude et la vente requérait autant de pugnacité que de charisme, même pour convaincre les habitués. Depuis l’annonce, quatre ans plus tôt, de la future délocalisation des halles centrales à Rungis, il se montrait plus acharné que jamais à venir chaque nuit, comme si le fait d’occuper le terrain empêcherait les armées de démolisseurs de mettre fin à une histoire qui remontait pourtant aux origines de la ville.

– Vous verrez, si ça continue on finira par ne même plus voir nos clients ! rageait-il en rendant la monnaie à l’un de ses acheteurs. Construire le plus grand marché du monde, qu’ils disent. Ah, ça me ferait mal qu’ils installent un de leurs foutus supermarchés ici à la place !

– Il paraît que c’est ça le progrès, soupiraient les clients. Et puis, c’est vrai qu’il n’y a plus assez de place pour tout ce monde dans le quartier.

Les petits restaurateurs du quartier suivaient eux aussi avec inquiétude l’avancement de la construction des nouveaux bâtiments à Rungis. Eux qui nourrissaient les « nourrisseurs » et leurs armées de bras, eux dont les enseignes restaient allumées toute la nuit, gardant toujours prêt un plein stock de café bouillant et une bouteille de calva ou de blanc pour le petit peuple des Halles ployaient sous la menace de voir l’intégralité de leur clientèle migrer à dix kilomètres de Paris.

La disparition annoncée des Halles semblait difficile à croire, cette nuit là, sous le Pavillon n°8 comme dans les pavillons voisins et les ruelles alentours où le marché battait son plein. Devant l’affluence, le camion à peine déchargé, Louis fut réquisitionné en plus des manutentionnaires accrédités pour convoyer, en sens inverse cette fois, les caisses de légumes vers les camionnettes des acheteurs. Il s’affairait sans réfléchir, mécaniquement, galvanisé par le son de la cloche qui retentissait dans le pavillon à chaque nouvel arrivage. Attraper au vol le bout de papier que lui tendait le père Lambert ou son vendeur d’appoint avec la liste des articles, évaluer le nombre de trajets nécessaires, bander ses muscles, plonger dans les piles de légumes qu’avait construites André, soulever, reposer, pousser, soulever, reposer, et ainsi de suite.

Les premières nuits au marché avaient été harassantes. Sa condition physique avait beau ne pas laisser à désirer – on pouvait au moins reconnaître à l’armée qu’elle l’avait aidé sur ce point – Louis s’était réveillé pendant plusieurs jours avec l’impression que plusieurs semi-remorques lui avaient roulé dessus pendant la nuit. Il s’était peu à peu endurci cependant, et en était venu à apprécier l’absence de pensée qui caractérisait ces heures nocturnes dans l’univers à part du marché central. Pendant qu’il travaillait, transpirant dans sa blouse, la mort de sa mère et le regret lancinant d’avoir peut-être perdu la seule personne disposée à lui révéler l’identité de son père cessaient de le hanter, et il avait résolu d’en profiter autant que possible. Entre chaque chargement, s’il était assez rapide ou si les commandes étaient moins longues, Louis pouvait observer son patron en pleine action. Un sourire franc sur sa face aux joues pleines, la faconde amicale, ce dernier était l’honnêteté personnifiée. Campé devant l’étal, les mains dans son ample tablier, il interpellait avec bonhomie les acheteurs qui longeaient, indécis, les amoncellements de légumes et engageait la conversation :

– Bonjour Germaine ! Comment va le petit dernier ? Vous laisse-t-il dormir maintenant ? Monsieur Bredon, quoi de neuf ? Les affaires ?

Puis, matois :

– J’ai de nouveau de la bonne patate. Je vous en remets 100 kilos comme la dernière fois ?

– Combien que tu me les fais ?

– Ma foi, je ne sais pas mon grand, tu les veux à combien ?

– 40 francs !

– Ah moi je te les aurais vendus 50 francs, mais pour toi on peut dire que c’est une affaire qui marche. Louis ! Tu lui mets 120 kilos, va, ça ira pour lui.

Pendant que Louis s’exécutait, le cultivateur se déplaçait avec une agilité diabolique derrière l’étal et ses mains papillonnaient d’un article à l’autre.

– Regardez-moi ces belles tomates de terre, aussi, disait-il en caressant d’un geste tendre les fruits gonflés. Puis sans transition : j’ai des haricots verts, je te fais un peu de haricots ? Allez, fais pas le timide.

– Des haricots, allons, pourquoi pas. Ils sont bien ?

– Du beurre ! C’est les premiers. Je t’en mets 20 kilos pour goûter, tu m’en diras des nouvelles.

Tout en discutant, il proposait ses produits, jonglait entre les prix et les kilos, entre les prix d’amis, les remises et les bonnes affaires (« si tu veux faire un tour, tu n’en trouveras pas deux pareils. Je me saigne pour toi ! »). Sous son emprise, ses clients résistaient un peu, mais finissaient par s’abandonner sans plus réfléchir à l’addition, qui grimpait vite.

– Et encore, je ne te fais pas payer la salive, répliquait le père Lambert, gouailleur, quand l’un des acheteurs tiquait au moment de payer la note. Mais bon, mon grand, tu ne seras pas déçu.

À 6 heures, après une multitude d’allers-retours rythmés par le carillon des cloches, l’effervescence ambiante sembla se calmer quelque peu. Une aube fripée se levait, soulignant les mines grises et les mentons bleuis des hommes. Louis, le dos raide, profita de ce moment de latence pour acheter à l’un des bistrots un café et un cornet de frites grasses qu’il s’engouffra en se brûlant les lèvres. Ce faisant, il se fraya un chemin à travers les balayeurs et les vendeurs à la sauvette. Après le marché de gros, les invendus étaient écoulés au détail aux quelques lève-tôt qui battaient le pavé. André le héla :

– Louis ! Mon père veut te parler.

– Ah bon ? On ne peut pas souffler deux minutes ici… Tu sais ce qu’il veut ? C’est à propos du retard tout à l’heure ?

– Non, je ne crois pas. Il est d’une humeur de chien. Il vient d’enguirlander le vieux Thomas, tu sais, le gars qui l’aide à la vente, ils ont failli se foutre sur la gueule.

– En quoi ça me regarde ?

– Je ne sais pas, je te préviens, c’est tout.

Par Morgan Bodart

Les deux camarades se dirigèrent avec circonspection vers le stand. A mesure qu’ils s’approchaient, ils virent qu’un certain nombre de tomates écrasées tapissaient le sol glissant de la travée, comme si elles avaient été semées là au cours de l’un des transferts de marchandises par quelque petit Poucet maladroit. Les autres commerçants les regardèrent passer, hilares. Ils arrivèrent ensemble devant l’étal. André avait dit vrai : le visage du père Lambert était congestionné de fureur. Le maraîcher achevait d’ailleurs d’exploser une tomate rescapée dans sa poigne puissante.

– Qu’importe, il est trop loin maintenant, le cochon, rugit-il en lâchant le légume martyr.

Il avait visiblement fait déguerpir son vendeur en lui envoyant le contenu d’un cageot à travers la figure. Il se tourna vers Louis.

– Toi là. À partir de demain il y a un poste de vendeur de libre. Tu as vu comment je m’y prends ?

Louis, hésita, se demandant si son patron évoquait sa technique de vente ou la manière dont il gérait sa main d’oeuvre. Il finit par acquiescer lentement, lorgnant le jus de tomate qui dégouttait comme du sang des doigts de son patron. Ce dernier énonça alors d’un ton catégorique :

– Tu commences demain. Si tu arrives après neuf heures, considère que tu es viré.

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