Portrait 13 – Changer de perspectives

© écrit par Marie TALEC

 

Janvier 1971

 

Louis aimait bien Robin. Il avait vingt ans, en paraissait seize, malgré son fin collier de barbe et son parler de titi parisien. Tout en lui respirait la légèreté, la bonne humeur teintée de l’insolence que seuls les jeunes enfants peuvent se permettre sans danger. A la réception de l’hôtel où il l’avait rencontré, Louis l’avait tout de suite adopté. Un peu de légèreté, justement, ne lui faisait pas de mal avec la période qu’il traversait. Après l’épisode du Bois, tout s’était enchaîné. Grâce aux informations et aux preuves à charge méticuleusement collectées par Louis, l’enquête s’était terminée avec l’arrestation du proxénète, mais son homme de main avait malheureusement échappé au coup de filet et restait dangereux. La peur d’être suivi ou que quelqu’un s’en prenne à Mathilde et Lucie – son adresse étant connue – avait poussé Louis à organiser leur déménagement d’urgence, et à prendre lui-même une chambre louée à un marchand de sommeil pour se faire oublier le temps nécessaire. Cerise sur un gâteau déjà passablement indigeste, il avait dû annoncer à Mathilde sa démission. Repartir de zéro ne l’amusait pas. Les autres fois, les nouvelles aventures dans lesquelles il s’était lancé avaient pour origine sa propre fantaisie – et quelques contraintes extérieures, notamment financières, mais qu’avait toujours tempéré le plein soutien de Mathilde. Malheureusement, après avoir touché du doigt une vie plus confortable, pas bourgeoise peut-être, mais dont elle n’avait pas à rougir s’il lui prenait l’envie d’inviter chez eux des amis, la perspective de devoir à nouveau veiller à la moindre dépense, craindre la fin du mois, peser le pour et le contre avant de renouveler une paire de chaussures usées rendait cette dernière amère.

– Ce n’était pas ce que je voyais pour nous. Pas ce que je me promettais non plus pour elle, disait Mathilde tout en nourrissant Lucie.

La petite ouvrait docilement la bouche pour avaler sa purée, gazouillant comme à l’ordinaire. Plus encore que la colère froide dans la voix de sa femme, c’était la déception que Louis y percevait qui lui serrait le coeur. Il avait aussi déçu Ricard, quoique dans une moindre mesure. Celui-ci avait accueilli sa démission avec son flegme habituel.

– Je comprends, mon garçon. Je ne dis pas que j’aurais fait la même chose, mais je comprends. Après trois ans, tu commençais à avoir fait le tour, pas vrai ?

La voix rocailleuse avait encore baissé d’un ton, et il avait ajouté, le regard perdu par la fenêtre :

– C’est peut-être mieux comme ça.

 

Ricard avait bien proposé son aide à Louis pour se faire engager, au moins temporairement chez certaines de ses relations. Celui-ci avait décliné, autant par fierté que parce qu’il ne tenait pas à ce que quiconque puisse remonter à lui par son ancien patron. Il avait un temps hésité à retourner aux Halles, mais l’idée de charrier des tonnes de cageots toute la nuit ne l’avait pas enchanté. Mathilde les faisait donc, tant bien que mal, vivre tous les trois sur son salaire de secrétaire. Cela ne pouvait pas durer. Il avait cherché un travail qui lui permettrait de maintenir leur train de vie, mais avait dû renoncer pour un temps, aucune occasion accessible ne s’étant présentée. Il végétait depuis dans un petit boulot à mi-temps à l’Hôtel Charonne, dans le onzième arrondissement, peignait quelques toiles le reste du temps et s’efforçait de les écouler auprès de revendeurs louches de Montmartre, qui lui commandaient des reproductions d’oeuvres célèbres en insistant pour qu’il ne les signe pas… Cette deuxième activité lui permettait en outre de garder un œil sur Lucie, qu’il confiait autrement dès le matin à la gardienne de l’immeuble dans lequel ils avaient emménagé.

*

Robin et lui discutaient souvent, assis l’un à côté de l’autre dans la ruelle encombrée qui desservait l’arrière de l’hôtel. Robin était l’un des seuls qui regardait encore Louis avec un peu d’admiration et de respect dans les yeux, ces derniers temps (c’était aussi le cas de Lucie, mais cette dernière portant encore des couches et se déplaçant à quatre pattes, cela ne comptait pas). Quand Louis, de six ans son aîné lui racontait sa vie, Robin ne pouvait s’empêcher de lui demander pourquoi il perdait son temps à la réception de l’hôtel.

– Tu n’as jamais rêvé de tout plaquer là, je sais pas, moi, d’aller voir ailleurs si j’y suis ?
– Tu sais Robin, pour moi, les seules attaches que l’on doit respecter, c’est celles que l’on s’est créées. Je ne me sens pas plus prisonnier que lorsque j’ai mis les pieds à Paris la première fois… Mais nos aspirations changent avec nous. J’ai l’impression d’être une personne différente.

– Ca veut dire que tu ne veux plus devenir peintre ? Tu as du talent pourtant, il y a même un type célèbre qui te l’a dit, alors pourquoi tu n’essaies pas !

Louis tira sur sa cigarette, pensif. Etait-il aussi sage qu’il voulait le faire croire à son jeune camarade ?

– Je n’arrive pas trop à savoir ce que je veux. Toi, qu’est-ce que tu désirerais le plus au monde, si tu devais choisir ?

– Moi ? répondit Robin, les yeux brillants. Je voudrai être une rockstar. Tu vois, comme Roger Daltrey, ou Jim Morrisson.

Il repoussa une mèche de cheveux, qu’il portait mi-longs pour imiter ses idoles.

– Et puis gagner des tonnes de sous, mener la belle vie, quoi : de la musique, des filles, pas de clients qui te disent que tu as mal récuré les toilettes ou que le pain du petit déjeuner n’était pas assez frais…

– C’est mieux que l’inverse ! répliqua Louis.

Ils s’esclaffèrent, heureux de voir l’après-midi et leurs heures de corvée toucher à leur fin.

 

A l’hôtel, et bien que ses horaires puissent varier entre nuit et journée en fonction des besoins, Louis jouait essentiellement le rôle de réceptionniste. Il faisait équipe avec Robin, dont la mission consistait à porter les valises des femmes (ainsi que celles des hommes qui avaient l’air suffisamment riches pour le gratifier d’un pourboire), et à vérifier, le cas échéant, si les couples qu’il accompagnait jusqu’à la porte de leur chambre avaient l’air suffisamment « convenables ». En effet, le propriétaire de l’hôtel, le très convenable et très catholique M. Messmer (« comme le premier ministre, mais en plus compétent », aimait-il à répéter) avait eu à faire face à plusieurs accusations concernant la respectabilité de son établissement – des rumeurs, disait-il, lancées par des concurrents jaloux. Les prix modérés et la particularité de bénéficier de deux entrées distinctes, l’une sur l’Avenue Ledru-Rollin et l’autre sur le très discret Passage Josset, peu fréquenté en journée, en avait effectivement fait l’un des hôtels de choix de quelques judicieuses dames de nuit, qui se transmettaient l’adresse.

La définition floue du caractère convenable des clients pouvait mener à quelques écueils que seule l’adresse et la vivacité d’esprit de Robin lui permettaient d’éviter.

– Et qu’est-ce que je fais, moi, des maris et femmes volages, hein ? demandait-il à Louis avec un air malicieux. Je les laisse entrer, ou je les envoie se bécoter ailleurs ?

Lesdits couples illégitimes arrivaient séparément mais repartaient souvent ensemble par la porte arrière, après que les déchaînements de la passion leur eussent fait oublier prudence et soupçons à l’égard du personnel transparent de l’hôtel. Ils étaient peu nombreux à tenir l’établissement, en dépit de sa taille. Deux femmes de chambre, un cuisinier grincheux et son aide aux bras couverts de cloques, Robin et Louis. A eux deux, ils géraient l’accueil, les réservations, la réception des stocks alimentaires et divers produits utilisés couramment dans l’hôtel (caisses de savon, ampoules de rechange, crayons ou carnets avec entête de l’hôtel), servaient plus généralement d’hommes à tout faire.

 

Quand Robin était occupé ailleurs ou quand il assurait seul la veillée, Louis pouvait parfois rester une heure assis, à contempler le hall désert où la lumière jaunâtre était toujours allumée, en journée comme au milieu de la nuit. La moquette rouge vif ornée de motifs géométriques, usée par les années de passage, lui irritait les yeux et le rendait vaguement neurasthénique. Il avait eu le loisir d’en compter les losanges, les triangles, de dénombrer aussi les trous laissés par la cendre de cigarettes fumées distraitement dans le petit salon d’attente par des clients en partance. Les dorures en toc des lustres, des tours de porte, le tic-tac de l’horloge elle-aussi dorée lui donnaient à chaque heure passée l’impression d’être enfermé dans un manège pour enfant, qui tournait, tournait toujours dans le même sens, ou dans la cage d’un marionnettiste sadique. Cette claustrophobie ne s’arrangeait guère quand venaient le trouver, à tout heure, les clients de l’hôtel. Il était là à leur service, et ils ne se privaient jamais de le lui rappeler. Il était tenu de rester là jusqu’au bout, quand un couple venait se plaindre que la suite royale était trop petite, ou qu’une mégère légèrement barbue, fixant le couple en question d’un regard assassin lui expliquait que les chambres étaient trop sonores et qu’à défaut d’expulser les gêneurs, elle demandait à être surclassée dans une autre aile de l’hôtel. Robin prenait tout cela avec plus de philosophie. En ce qui le concernait, le monde où il travaillait se divisait en deux catégories : ceux qui avaient de l’argent et étaient susceptibles de l’en faire profiter – ce qui induisait de mettre une partie de sa personnalité et de ses scrupules dans ses poches en attendant d’y pouvoir ranger quelques espèces sonnantes et trébuchantes qui rétabliraient une relative équité dans la relation – et ceux dont la vie ou l’avis l’intéressaient suffisamment pour le distraire. Ces derniers, dont Louis faisait partie, le pourvoyaient en histoires. Orphelin de père et de mère depuis l’âge de dix ans, Robin avait grandi grâce la négligence bienveillante d’une famille d’accueil qui lui avait fourni un toit mais peu d’amour ou d’attention, sa maigre pension de pupille de l’assistance publique représentant à leurs yeux plus d’intérêt que son éducation. Robin s’était accommodé de la situation, mais avait toujours regretté les contes que chaque soir, sa mère lui lisait avant qu’il s’endorme. Il se voyait un peu comme une mauvaise herbe, à qui personne n’avait demandé d’être là mais qui heureuse de pousser sur un bord de route défoncé, profitait de chaque averse ou rayon de soleil comme d’une grâce unique. Robin ne parlait jamais de son enfance, sans intérêt d’après lui. Emancipé depuis peu, et ayant peu d’imagination pour son propre compte, il était en revanche avide d’entendre toutes les histoires du monde, raison pour laquelle il s’était orienté vers l’hôtellerie – quel meilleur endroit pour rencontrer de nouveaux conteurs ? Comme c’était un garçon pragmatique, servir des clients, avec sa disposition d’esprit, revenait à être payé pour écouter de belles histoires. Le directeur de l’hôtel, qui le citait régulièrement en exemple, allait même jusqu’à dire qu’il avait cela dans le sang. Quand Robin voyait Louis en difficulté avec des clients plus désagréables que la moyenne, il n’hésitait donc pas à lui prêter main forte, pour le plus grand plaisir de certaines des clientes, à qui il plaisait beaucoup. Les clientes célibataires étaient d’ailleurs le deuxième agrément du métier selon Robin, bien qu’il n’eût probablement pas joui du même crédit auprès de M. Messmer s’il n’avait été remarquablement adroit pour dissimuler cet engouement. Louis lui-même, à son arrivée, avait mis quelques temps à discerner la nature des commissions et commandes spéciales passées à son jeune collègue par celles qu’il appelait ses habituées. Une rougeur peu équivoque dans le cou de Robin, après l’une de ces mystérieuses courses qui voyaient ce dernier disparaître pour une durée variable, lui avait permis de mettre au jour cet innocent mais peu moral commerce. Robin n’y mettait aucune malice, c’était après tout, comme il le disait, une manière de fidéliser la clientèle… Connaissant l’un et l’autre leurs faiblesses réciproques au regard des exigences de leur patron, Louis et Robin s’efforçaient de se couvrir l’un l’autre, et faisaient tourner l’hôtel du mieux qu’ils le pouvaient.

 

Grâce au soutien de Robin, Louis réussissait à tenir le coup. De retour chez lui, il récupérait Lucie, chez la gardienne, une retraitée solidement charpentée dont les cinq enfants déjà grands avaient laissé de la place libre pour qu’elle garde, en complément de sa pension, quelques uns des enfants de l’immeuble. Lucie était la plus jeune de la garderie improvisée, et ne demandait guère de soin car elle dormait encore beaucoup. Une fois dans l’appartement, Louis la reposait sur le grand tapis qu’ils avaient acheté pour sa chambre, dans l’espoir d’éviter les chutes et les chocs dont sont coutumiers les tous petits. En l’absence de Mathilde, il dépliait un grand drap sur le tapis, lui passait la grenouillère de combat (dénommée ainsi car elle servait à toutes les activités salissantes, des arts plastiques à la sortie au parc), et lui donnait un gros bâtonnet de pastel ou l’une de ses peluches. Il s’installait à son tour pour dessiner, surveillant du coin de l’oeil qu’elle ne se mette pas à manger le bâton de couleur. La petite crapahutait en liberté et babillait dans sa langue au sujet des objets qui lui tombaient sous la main, qu’elle s’empressait de manipuler, tordre, lécher, secouer, etc. Son poste préféré restait cependant les genoux de Louis. Les moments passés avec Lucie appuyée contre lui pendant qu’il dessinaient donnaient invariablement lieu à de magnifiques créations : traces de mains minuscules trempées dans la peinture, trous dans le papier, déchirures… Cela n’enlevait rien au charme de la chose, et Louis chérissait ces moments entre tous. Mathilde était bien un peu jalouse du temps dont disposait Louis pour s’occuper de leur fille. La fin de son congé maternité ayant coïncidé avec la démission de Louis, la situation avait au moins le mérite de ne pas avoir à confier Lucie à une nourrice toute la journée, ce que tous deux considéraient être la meilleure solution, bien que leur situation soit peu commune parmi les jeunes parents qu’ils connaissaient. L’éducation de Lucie était l’un des seuls sujets sur lesquels ils ne se disputaient jamais. Martine travaillait désormais dans une grande compagnie pétrolière. Elle tentait d’expliquer à Louis le fonctionnement interne de cette énorme machine, les flux économiques et accords géopolitiques qui en déterminaient l’activité, les jeux de pouvoirs internes et les luttes intestines des petits chefs pour parvenir à leurs fins, la carrière dorée des enfants des dirigeants. Malgré ses efforts, ce monde restait totalement étranger aux préoccupations de Louis. Mathilde était appréciée par ses collègues et était régulièrement invitée à des dîners, qu’elle déclinait la plupart du temps en prétextant devoir s’occuper de sa fille. Parfois, ces refus donnaient lieu à quelques embellies, notamment quand elle avait refusé l’invitation d’un des Directeurs financiers, plus intéressé par la silhouette de Mathilde que par ses compétences de sténodactylo. Cela les avait fait rire pendant des semaines, tant l’indélicat avait été maladroit dans son approche. Il arrivait cependant que Mathilde réponde favorablement à certaines invitations. Au début, Louis s’était fait un devoir de l’accompagner, pour tenter de comprendre l’univers dans lequel sa femme naviguait, et en savoir un peu plus sur les Jean-Paul, Christian et autres Yolande dont elle lui parlait chaque fois qu’elle rentrait. Il avait été éberlué par la platitude de ces gens, que Mathilde lui avait pourtant dépeint avec enthousiasme.

– Tu te rends compte, Mathilde ! La passion principale de Yolande, c’est le bœuf Bourguignon et le vernis à ongle qu’elle se passe tous les dimanche !

– Tu exagères, comme d’habitude. Elle est aussi passionnée de musique, elle ne t’en a pas parlé ?

– Ah oui, c’est vrai qu’elle prend des cours de chant depuis six mois, ça change tout…

– Arrête.

– Oh et Jean-Paul, sa voiture neuve, et ses vacances au ski dans les Alpes… Je suis sûre qu’il fait ça depuis vingt ans sans se poser de questions. C’est bath !

Louis avait aussitôt regretté aussitôt sa dernière phrase. Piquée au vif, Mathilde s’était retournée vers lui, les yeux étincelants et la bouche pincée.

– Quel est le problème avec les vacances dans les Alpes ? Tu sais qu’il y emmène sa famille deux semaines à Noël chaque année ! Tu trouves ça méprisable ? Tu préfères qu’on parle de tes amis à toi ? Je commence par qui, les anciens soudards du service militaire, ou les barbouilleurs ivrognes avec qui tu passes une soirée sur deux ?

– Mathilde… Calme-toi.

– Je me calme si j’en ai envie ! Personne ne te force à venir si tu t’ennuies autant. Ca te laissera du temps pour trouver un vrai travail ! Ou pour apprendre à Lucie des tas de choses passionnantes pendant que je gagne de quoi nous faire tous vivre.

– Arrête Mathilde. J’ai compris, j’ai un peu poussé le bouchon.

– Tu promets de te trouver un vrai travail alors ?

– Un vrai travail ? Qu’est-ce que tu…

– Parce que dans tout ça, depuis combien de temps est-ce que je paye une partie du loyer seule ? Je n’en peux plus, Louis, d’assumer seule toutes les responsabilités en attendant que tu te décides sur ce que tu vas faire de ta vie. Il va falloir que tu changes, et que tu acceptes de grandir pour de bon.

*

– Tu y es quand même allé un peu fort.

Louis souffla la fumée de sa cigarette sans répondre.

– Tu cherches un autre travail, alors ? Je crois que Messmer parlait d’embaucher quelqu’un pour quelques heures de plus chaque semaine en cuisine, tu pourrais essayer de rajouter ça à ton boulot actuel. Je t’aiderai, moi, à l’accueil si tu veux.

– Merci Robin, mais je n’en peux plus de ce boulot de larbin. Je ne suis pas un domestique dans l’âme, et je ne crois pas que me mettre à la plonge va m’aider à changer ça.

– Ce qu’il te faudrait, c’est quelque chose de complètement différent. Je ne sais pas… Vendre des trucs, tu aimais bien non ?

Louis haussa les épaules et appuya la tête contre le mur, regardant les nuances de rose qui se diffusaient peu à peu dans le ciel, annonçant la tombée de la nuit. Robin continuait à parler.

– Je connais un type qui s’est mis à son compte, il a ouvert un bar, et il s’est fait plein de blé. Enfin, vu les horaires, ça ne plairait pas non plus à ta donzelle… Peut-être que ce qu’il te faudrait c’est changer de perspective, je sais pas moi…

Changer de perspective… Fallait-il marcher sur les mains pour voir le monde différemment et gagner mieux sa vie? Une camionnette s’engagea dans la ruelle et les dépassa lentement. « SOLON & FRERES. Antennes, dépannage télévision ». Ca c’était une idée.

Louis interrompit Robin.

– Attends mon petit. Alors là, pour changer de perspective, ça va changer ! Fini les intérieurs d’hôtels miteux et les clients rabats-joie, à moi les joies de l’escalade et de l’air frais !

– Hein ?

Louis se leva lestement et sauta sur l’échelle en métal fixée au mur, derrière les poubelles, grimpant deux ou trois barreaux, mimant un salut avec un chapeau imaginaire.

– Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

Robin le regarda, ahuri.

– Ne me dis pas que tu veux faire acrobate ?

– Ah non, les acrobaties, c’est plutôt ton domaine, mon pote. Réfléchis : qu’est-ce que tout le monde veut posséder et qui une fois acheté, fait que tout le monde reste chez soi au lieu de sortir avec ses amis ?

– J’en sais rien moi. Une femme ?

Louis éclata de rire, tant pour cette supposition intéressante que pour l’air décontenancé de son acolyte et finit par lui expliquer la nouvelle idée qui venait de germer dans sa tête au passage de la camionnette.

– Des télés ! Tout le monde en veut, et ceux qui en ont deviennent fous tellement leurs appareils sont capricieux – entre les réglages et les installations, je suis sûr que je trouverai de quoi me rendre utile. C’est décidé, demain je démissionne !

Robin ne s’attendait pas à un départ si rapide, il avait même l’air un peu déçu.

– Si tu en as marre un jour, tu pourras venir me rejoindre. Partout où il y a de la place pour moi, il y en aura aussi pour toi !

Le timbre de l’accueil sonna plusieurs coups secs. L’heure avait tourné, et les affaires reprenaient. Au son, Louis pouvait déjà dire qu’il s’agissait d’un client mécontent. Mais de savoir la fin de ce travail si proche lui donna du cœur à l’ouvrage, et c’est en chantonnant qu’il se remit debout et se dirigea vers l’accueil.

*

Louis n’était pas embauché en tant qu’antenniste depuis un mois qu’il vit, alors qu’il s’apprêtait à partir en camionnette pour sa tournée d’installation, Robin remonter la rue d’un pas décidé. Louis sortit et accueillit à bras ouverts son camarade.

– Tu t’ennuyais de moi, Robin ?

Louis regarda sa montre. A cette heure, Robin aurait dû être en train de servir le petit-déjeuner, courant entre la cuisine et le buffet, attentif au moindre signe de mauvaise humeur matutinale chez les premiers levés – d’expérience, les plus exigeants. Robin lui adressa un sourire mi-figue mi-raisin et esquissa une petite révérence.

– Comme tu vois !Messmer t’a remplacé rapidement à l’accueil, tu sais. Ca lui a pris quoi, trois jours ? Par un grand maigre, avec des boutons plein la figure et un nœud de cravate bien serré au dessus de la la pomme d’Adam. Son neveu par alliance, je crois, tu vois le genre. Eh ben, j’ai vite compris que ce gars-là, il était nettement moins coulant que toi sur ce qui était convenable ou pas pour fidéliser la clientèle…

Louis pouffa, pressentant la suite.

– … et puis il avait une fâcheuse tendance à me chercher partout quand il considérait que je traînais trop. « Et la chambre de Madame Michu, et le pressing de Monsieur Chose »… Toujours collé à mes basques, quoi, une vraie plaie ! Pas moyen de s’absenter deux minutes, c’était un vrai limier ! On aurait dit qu’il savait toujours où me trouver ! En tout cas, la dernière fois où il m’a trouvé, il a mal choisi son moment.

– Ne me dis pas que…

– Eh si. C’était Madame Verdier, une de nos plus fidèles… Je ne pouvais tout de même pas…

Robin se racla la gorge et regarda par dessus l’épaule de Louis d’un air détaché.

– La seule chose qui m’a fait plaisir à voir, c’était la tête de Messmer quand l’autre empaffé a rameuté tout l’hôtel avec ses cris.

Il se dérida un peu en se remémorant la scène.

– Et pendant que je me rhabillais, le dirlo, toujours si correct, qui me traitait de tous les noms, tu aurais entendu ça… « Proxénète » ! « Hypocrite ! » « Gigolo ! ». L’autre buvait du petit lait, et là, Messmer se retourne vers lui et il lui sort tout à trac : « Vous aussi, vous êtes viré ! Virés, tous les deux ! Dehors ! ». Et la grande asperge de le regarder avec ses grands yeux stupides… La rigolade !

– Toi, je comprends bien, mais pourquoi l’autre ?

– Paraît qu’il aurait du me dénoncer plus silencieusement ! C’est aussi mon avis d’ailleurs, tu parles d’une histoire pour quelques galipettes… Bon, et sinon, ça recrute toujours dans le secteur des acrobaties verticales ? J’ai comme idée que ça me réussira peut-être mieux.

 

*

11 Janvier 1971
A Paris,

Monsieur,

Il y a bien longtemps de cela, je m’étais juré de ne jamais reprendre contact avec vous. Avant de me décider à vous faire parvenir cette lettre, je me suis longuement demandé si, en portant à votre connaissance les faits que je m’apprête à vous rapporter plus bas, je me ferais simple messager ou instrument du destin. Je me suis finalement résolu à vous écrire. Le temps, qui est le meilleur juge, me donnera tort ou raison.

Depuis notre dernière rencontre, nous avons fait du chemin, vous-même assez brillamment, comme vos prédispositions le laissaient prévoir. Votre parcours, me dis-je parfois avec philosophie, est à l’image de notre belle France, tiraillé entre le devoir d’exemplarité et l’insouciance, entre les valeurs morales constitutives de notre nation, qui nous ont permis de survivre aux heures difficiles de notre histoire, et la souplesse dont font preuve certains de nos ténors politiques pour accommoder leur discours présent et leurs actes passés.

Voilà bientôt vingt-six ans, vous fîtes connaissance, dans des circonstances que je n’aurai pas l’indélicatesse de vous rappeler, d’une jeune résistante que son courage distinguait, peut-être trop aux yeux de ses contemporains moins téméraires, dont vous faisiez partie, par opportunisme ou égarement. Comme il est vrai qu’aucune rencontre ne se fait sans laisser de trace, celle-ci ne devait pas faire exception.

Sachez que j’ai pu, pendant les trois années écoulées, appeler coéquipier un certain jeune homme, qui porte aujourd’hui le nom de sa mère, morte sans lui avoir révélé l’identité de son géniteur. Cette identité, elle souhaitait la dévoiler à son fils le jour de sa majorité. Le ciel la rappela malheureusement trop tôt pour qu’elle puisse tenir parole, elle qui ne la donnait pourtant jamais légèrement. La curiosité de ce jeune homme pour ses origines le conduisit naturellement à s’orienter vers un métier qui lui ouvrirait peut-être des portes ou des mémoires jusque là endormies, et c’est au sein de mon cabinet qu’il trouva à vivre de cette passion. Souhaitant l’aiguiller dans sa quête, quelle ne fut pas ma surprise, quand je découvris fortuitement que certains ressorts de l’administration avaient été mis en œuvre pour faire disparaître toute trace de votre identité des annales – hasard O combien profitable, pour un homme ayant embrassé une carrière telle que la vôtre.

Je ne saurais exhorter votre conscience de père, qui n’a pas eu besoin de moi pour s’éveiller grâce à la progéniture dont votre femme vous a semble t-il fait don. Cependant, je tenais à vous rappeler que ce don appelle, et particulièrement dans le cas du jeune Louis, si ce n’est un certain nombre de responsabilités, au moins, des réponses. Un homme sans nom reste à jamais une boussole sans pôle Nord, un sextant sans miroir.

Je conclurai cette lettre, qu’il me coûte de vous écrire, par les mots d’un de vos collègues qui feront peut-être écho en vous comme ils résonnent en moi, pour toujours : « La vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache ».

Gilles Ricard

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