Portrait 12 – La Traque

© écrit par Marie TALEC

 

Mai 1970

 

Depuis qu’il travaillait pour Ricard, Louis s’était abstenu de le questionner sur les raisons pour lesquelles son patron semblait connaître si bien sa mère, résolu à explorer lui-même son passé. L’opportunité se présenta d’elle-même dans le cadre d’une enquête délicate sur laquelle Louis et Ricard travaillaient ensemble : la disparition inquiétante de la fille du préfet de Seine et Marne. Cette dernière avait écrit une lettre pour justifier sa fugue, mais le haut fonctionnaire leur avait avoué que, bien qu’en conflit ouvert avec lui, sa fille de 17 ans était trop immature et attachée à son confort matériel pour disparaître ainsi sur un coup de tête, sans laisser de trace. Soucieux de ne pas ébruiter de scandale pouvant nuire à sa réputation, il avait fait appel au Cabinet Ricard et Perdreau dans l’espoir de ne pas avoir à solliciter l’ensemble des corps de police pour la recherche, comme le lui enjoignait sa femme.

– Je vous donne deux semaines, pas une de plus, leur avait-il annoncé d’une voix sans timbre. Je ne saurais faire attendre ma femme plus longtemps, même si cette petite idiote ne mérite pas autant d’attention.

Quand Ricard avait demandé au préfet si sa fille « fréquentait », celui-ci avait répondu avec un sourire caustique qui avait donné froid dans le dos à Louis, qu’il en doutait. Les indices étaient maigres, mais compte-tenu de la charge occupée par son client, Ricard avait décidé de commencer ses investigations directement aux Renseignements Généraux. Depuis la guerre d’Algérie, et plus encore après les attentats de l’OAS, rares étaient les hommes politiques et membres de la haute administration dont l’entourage n’était pas surveillé, dont les faits et gestes n’étaient pas consignés « pour leur sécurité », à toutes fins utiles…

 

Alors qu’ils patientaient dans la salle d’attente, Ricard, qui feuilletait un journal, prit la parole. Il s’adressa à Louis sans le regarder, comme s’il se parlait à lui-même, mais en détachant bien chaque mot.

– J’ai bien fait de t’emmener, en somme, mon garçon.

Louis attendit patiemment que Ricard précise sa pensée.

– L’archiviste et moi… sommes bons amis. On a travaillé ensemble, dans le temps.

Louis s’imaginait bien son patron, qu’on aurait dit parfois tout droit sorti d’un film d’Audiard, faire le coup de poing avec un acolyte pour obtenir des informations d’un indic récalcitrant, ou traîner son vieil imperméable râpé dans des troquets interlopes pour y coincer des malfrats.

– Les renseignements, c’est comme une grande famille où on lave le linge sale des autres gens, même s’ils le porteraient bien tel quel… Enfin, peu importe. Voilà ce que je pense : quel est ton nom de famille ?

– Pierre, Monsieur. Le même que celui de ma mère. Enfin vous savez bien !

– Ecoute-moi au lieu de ronchonner. Il se pourrait qu’on ait beaucoup de choses à se dire, avec mon vieux camarade, depuis le temps qu’on ne s’est pas vu, tu me suis ?

Louis suivait.

– Il se pourrait qu’on bavasse un peu donc, pendant que mon assistant fait tout le boulot en fouillant dans les fiches. Qu’on ne fasse pas trop attention si au lieu de chercher à « Pigier », notre illustre client, il aille farfouiller un peu plus loin…

Louis écarquilla les yeux. Il aurait voulu demander à Ricard pourquoi diable il serait fiché aux RG, lui qui n’était qu’un humble bâtard sans grande importance, quand la secrétaire au guichet les héla pour leur indiquer que l’archiviste était disposé à les recevoir. Ricard se leva sans rien ajouter, replia son journal et le fourra dans la poche de son manteau. Louis et lui furent escortés par un agent de sécurité vers les sous-sols du bâtiment. Ricard et l’archiviste, un gros homme cordial à la pilosité conséquente, se tombèrent mutuellement dans les bras, le premier gratifiant le second d’insultes amicales pour l’avoir laissé si longtemps sans nouvelles, le second administrant au premier quelques grandes claques dans le dos qui auraient suffi à décrocher des omoplates plus fragiles. Louis fut introduit comme prévu comme l’assistant de Ricard, et après une rapide explication des procédures de sécurité et de confidentialité et quelques signatures assurant la traçabilité des consultations, plus personne ne lui prêta attention. Il commença par éplucher la fiche de Pigier, copiant toutes les informations qui lui paraissaient importantes, et profita de la discussion animée dans son dos pour tenter de repérer son propre nom dans la caisse qu’on lui avait remise. Il ne mit pas longtemps à identifier la fiche qu’il cherchait. Mais ce n’était pas son prénom qui y figurait.

« PIERRE Renée, fille de PIERRE Auguste et PIERRE Geneviève, née GRONDIN. 1915-1966. »

La fiche n’était pas bien longue. Elle récapitulait surtout quelques-unes des opérations menées par sa mère durant la guerre : acheminement du courrier envoyé par des résistants et des fuyards à leur famille, participation à une rixe dans une boulangerie avec un des soldats de la garnison et d’autres femmes du village (Louis n’en avait pas eu vent, mais compte tenu du caractère bien trempé de sa mère cela le surprenait à peine – il la voyait assez bien fracasser une baguette de pain sur la tête du malheureux boche), aide à l’exfiltration de prisonniers politiques du camp de Jargeau. Le bas de la fiche qui recelait l’histoire récente, celle qui comptait le plus à ses yeux attira l’œil de Louis. Ecrites là, les quelques lignes qui pouvaient changer sa vie. Il était indiqué d’une écriture besogneuse qu’un fils était né à Renée, peu avant l’été 1945. Là où avait dû se trouver le nom du père, un gros trait, noir et définitif barrait la feuille.

 

Des pas résonnèrent derrière lui.

– Alors Louis, ça avance ces recherches ?

C’était Ricard et l’archiviste, qui s’étaient décidé à rattraper le temps perdu autour d’un verre en dehors des sous-sols. Louis replaça rapidement la fiche à sa place et exhiba les notes qu’il avait prises sur la famille du préfet, en essayant de masquer sa déception.

– En quelque sorte. Rien de très net pour le moment, mais en creusant encore, on aura peut-être quelques personnes à interroger…

 

Septembre 1970

 

Cette fois-ci, c’était sûr : s’il s’en sortait, il arrêtait tout. Il accéléra le pas. Ses semelles crissaient sur les graviers du chemin. Son genou le lançait. Il avait atterri lourdement en sautant par dessus l’une des barrières d’enceinte et avait détalé le plus vite possible. Lui qui se débrouillait pour éviter les exercices de survie du temps où il faisait son service militaire se maudissait de ne pas y avoir pris part quand sa vie n’était pas en danger. Où se cacher ? Louis s’arrêta, le souffle court, attentif au moindre bruit. Le bois exhalait une haleine humide de terre en décomposition. De loin en loin, des rires étouffés lui parvenaient. Il y avait plein de gens, au Bois de Boulogne, le soir. Mais pas les plus recommandables, ni les plus présentables. Tant pis, il fallait qu’il s’éloigne du sentier balisé s’il ne voulait pas se faire cueillir. Si cela arrivait, il serait trop tard pour faire le délicat. Il s’enfonça dans les taillis trempés par la pluie d’orage, ruinant au passage un peu plus ses chaussures de cuir neuf. Ça t’apprendra à être matérialiste, Louis. Quand on est en planque, on s’habille confortable, pas avec sa plus belle sape. Bon sang. Tu parles d’une planque. Louis écarta les branches, espérant ne pas tomber sur un client en pleine action avec l’une des vénus du coin. Les voyeurs étaient tolérés, mais si on se rapprochait trop près on risquait également de se faire hurler dessus, ce qui n’arrangerait certainement pas ses affaires. Dans le silence troublé, chacun de ses pas faisait craquer les petites branches qui tapissaient le sol et son pantalon s’accrochait aux buissons. Sa peau le brûlait, tout son corps était électrique, chaque bruit qu’il produisait irritant un peu plus ses nerfs à vif. Il s’accroupit, essayant de recouvrer son souffle.

Ce soir-là, il aurait dû finir son enquête. Il était à deux doigts de coincer le maquereau qui le menait en bateau depuis plus d’un mois. S’il lui mettait le grappin dessus, cela voulait dire deux choses : que son informateur était fiable, mais surtout qu’il allait pouvoir remettre l’affaire aux autorités compétentes et prendre un peu de vacances. Seulement, les deux gorilles étaient arrivés, avec l’autre type, là, et des flingues. Louis l’avait instantanément reconnu. Sa dernière pensée, avant de se jeter hors de la voiture, avait été pour Mathilde et le bébé.

 

*

Juin 1970

 

Le soleil cognait dur sur les têtes. Les hommes, alignés en une haie d’honneur, suaient dans leurs costumes. A la fin de l’allée, les femmes jouaient des coudes pour les premières places, qui donnaient sur la porte d’entrée de l’église. Quand ils apparurent, elle avec son ventre rond à peine dissimulé dans les plis amples de sa robe blanche, lui fier comme Artaban dans un complet impeccable loué pour l’occasion, le cortège s’anima et clama d’une seule voix : « Vivent les mariés ! ».

 

Ils avaient voulu une cérémonie simple, une fête dont leurs amis et leur famille se souvienne sans soustraire au plaisir de l’avoir partagée les heures d’ennui attachées au protocole… Le mariage civil, pour eux qui n’étaient pas pratiquants pour un sou – Louis était plutôt croqueur de curé que d’hostie – leur avait malgré tout paru manquer d’âme. La petite ville de Montargis, qu’on pouvait facilement rejoindre de Paris, Orléans ou Jargeau s’était imposée comme lieu pour la cérémonie religieuse. Le prêtre avait eu la sagesse de ne pas commenter la maternité balbutiante de Mathilde, évoquant simplement son « état » pour convaincre les futurs époux qu’un mariage avant les fortes chaleurs lui semblait plus indiqué. Le 21 Juin avait malgré tout offert à tous la promesse d’un été torride, et déversé dès l’aube une flambée de rayons sur le toit de l’église.

 

Il y avait là Moutiers, Colchique, Richard, bien sûr, ainsi que leurs compagnes, mais aussi les Lambert, père et fils. Quelques collègues de Mathilde avait aussi fait le déplacement et se tenaient un peu à l’écart de la vociférante compagnie que formait le premier groupe (dont les membres n’avaient semble-t-il pas attendu le vin d’honneur pour trinquer aux mariés). Le vieux Hervé se tenait au bras de Michèle avec une expression indéchiffrable. La sœur aînée de Mathilde, Irène, était également dans les rangs avec son mari, mais son attention était distraite par ses trois enfants. Victor, neuf ans, Valentin, six ans et Violette, tout juste cinq, trouvaient en effet cet attroupement d’adultes endimanchés affreusement ennuyeux et avaient décidé de reprendre leur liberté. Ils galopaient dans tous les sens en piaillant, esquivant les calottes maternelles avec une aisance insouciante, leurs vêtements de fête déjà maculés de tâches variées aux coudes et aux genoux. Gilles Ricard, en homme mondain qu’il savait être, s’entretenait avec le père de Mathilde, qui avait prudemment évité de se retrouver dans le champ de vision d’Hervé – des années plus tard, ses oreilles résonnaient encore de la dernière fois que c’était arrivé.

– Mes amis, chère famille, il est grand temps que nous vous nourrissions ! lança Louis à la cantonade.

La petite compagnie s’entassa tant bien que mal dans les autos et pris la route en direction de Châlette-sur-Loing. Le jeune couple avait loué non loin de là un corps de ferme dont l’immense grange pouvait aisément tenir lieu de dancing ou de salle des fêtes pour la cinquantaine d’invités. En outre, les annexes permettraient à chacun de se prendre un repos mérité avant de repartir le lendemain matin.

 

La nature était exubérante en ce début d’été. Des odeurs puissantes de foin séché au soleil dominaient, suivies de près par celles, portées par un vent chaud, des herbes folles qui bordaient le chemin de terre que Louis et Mathilde empruntèrent. Une arche de verdure émeraude étouffa un moment la lumière, imposant pendant une centaine de mètres un silence respectueux au cortège de voitures, rompu par la 4L de Moutiers d’un magistral coup de klaxon qui fit repartir la fanfare d’avertisseurs de plus belle. Ils traversèrent le Loing, dont le cours ondoyant étincelait, et quelques minutes plus tard, arrivèrent enfin à la ferme, qu’annonçait un panneau de bois vermoulu : « La Glanée ». Le lieu avait appartenu à la même famille pendant des générations. On reconnaissait encore le bâtiment le plus ancien, de taille plus modeste et dont l’enduit laissait par endroits apparaître les moellons d’origine. Au fil des années, de nouveaux bâtiments avaient bourgeonné autour du cœur de calcaire gris – ici une étable, là deux nouvelles chambres pour les enfants ou la famille du gendre, dont l’âge avancé méritait plus de soins… L’ancien fumoir, reconnaissable à son toit en chapiteau, avait été converti récemment en pièce de stockage. La bâtisse originelle, autrefois principale pièce à vivre, ne conservait plus d’autre fonction que celle d’office, un salon immense ayant été ajouté lors de la construction d’un étage supérieur, agrandi depuis d’un grenier. L’arrivée de Mathilde et Louis fut saluée par la cacophonie de cuivres d’un ensemble amateur jouant de manière très personnelle un hymne nuptial – une délicate attention signée Colchique. Passé un moment de stupeur, tout le monde put enfin passer à table.

 

Louis regardait Mathilde. Qu’elle était belle dans sa robe blanche. Le soleil dorait ses joues, que rosissait déjà la demie-coupe de champagne qu’elle s’était autorisée. Elle picorait d’une main les canapés qu’avait livrés un traiteur plus tôt ce matin-là, l’autre main posée sans y penser sur son ventre arrondi. Il l’embrassa à pleine bouche, malgré ses protestations (il dérangeait sa coiffure !). Avant qu’elle ne tombe enceinte, jamais lui ou elle n’avaient évoqué ouvertement le mariage. Le travail de Louis en tant que détective chez Ricard et Perdreau leur avait permis de déménager dans un appartement plus grand non loin de Pigalle. Mathilde avait changé de travail, trouvant à s’employer dans une grande compagnie d’exploitation pétrolière. Avec l’aisance financière était venu le confort, avec le confort, une forme d’oubli des jours bohèmes et des motifs qui les avaient portés. Pourtant, la vie maritale restait pour Louis un mystère auquel s’attachait le spectre de la paternité. Qu’apportait le mariage, sinon les noms de femme et de mari, et cette étrange propriété concédée sur une existence commune ? Louis était fier de sa liberté, de leur liberté à Mathilde et à lui dans leur fidélité sans contrainte, leur amour sans attache officielle.

Mais ce qui était une chose pour le couple en devenait une autre avec cette petite chose, toute petite mais merveilleuse et effrayante à la fois, qui poussait dans le ventre Mathilde. Cette petite chose qui tôt ou tard, inévitablement, l’appellerait « Papa ». Le mariage était alors devenu une manière de conjurer la peur, comme une promesse faite à cette graine de vie plus encore qu’à Mathilde qu’il serait toujours là pour la voir grandir. Mieux que quiconque il savait ce qu’il pouvait en coûter, de naître sans père. Sa mère et Hervé avaient fait du bon travail pour l’élever, ça oui, mais c’était comme s’il avait appris à courir à cloche pieds plutôt que sur deux jambes. Tel un infirme, il en venait parfois à oublier ses béquilles… Ainsi de son histoire, ou de sa « préhistoire », comme il se plaisait à l’appeler, qui était un étrange patchwork d’histoires lues ou racontées par d’autres sur ce qu’un père pouvait être, devrait être. Des bras qui rassurent, une voix qui guide, un grand corps solide pour boucher les ornières des chemins de la vie. Il s’était juré d’être tout cela, et plus si cela lui était possible.

*

 

Septembre 1970

 

Il se remit à pleuvoir. Louis jura. Soudain, à une trentaine de mètres, trois faisceaux lumineux apparurent, l’un directement pointé vers le chemin qu’il avait pris pour s’éloigner de la route. Instinctivement, Louis sut qu’il ferait mieux de ne pas bouger afin de ne pas attirer l’attention. Ses poursuivants n’avaient pas pu voir par où il s’était enfoncé dans le bois, c’était sûrement un hasard s’ils étaient aussi proches. Une voix féminine le détrompa.

– Je l’ai vu se galoper par là-bas. Il avait l’air d’avoir bouffé trop de piment et d’avoir le feu au… enfin vous voyez.

– Merci Kikie. On va se le faire, ce fouille merde de biffin.

Louis enleva prudemment ses chaussures et sa veste, qui entravait ses mouvements. Il abandonna la veste sous le buisson derrière lequel il se cachait, et tenta de se déplacer en faisant le moins de bruit possible vers l’arbre le plus proche, qui avait un tronc suffisamment large pour le cacher pendant qu’il escaladait les branches basses. S’il atteignait un certain niveau, le feuillage le dissimulerait en partie aux yeux des trois hommes qui le traquaient. Du moins s’ils remontaient sa trace sans trop faire dans le détail. La femme repris la parole et Louis bouillit intérieurement. Ça valait bien la peine de faire ami-ami avec les prostituées du Bois si c’était pour se faire balancer aussi facilement à des truands dont l’intention manifeste était de se tailler de nouvelles paires de gants dans son épiderme.

– Il ne doit pas être bien loin, à cette heure. Il avait l’air de traîner la patte et de ne pas être spécialement athlète de son état. Ces ronds de cuir qui s’imaginent qu’ils sont des agents secrets, avec leur petit ventre tout rond et blanc… pas comme vous, messieurs ! minauda encore la fille.

Une collection de qualificatifs choisis vint à l’esprit de Louis pendant qu’il s’échinait à escalader le tronc dont l’écorce détrempée glissait. Puis il se reprit. S’il se retrouvait dans cette situation, c’était entièrement de sa faute.

 

*

Juin 1970

 

La petite Violette boudait. D’abord, elle avait dû rester sage tout la matinée pour ne pas salir sa robe, alors que ses frères avaient couru partout et qu’on ne leur avait rien dit. Ensuite, elle avait dû rester assise toute seule à la table des enfants, sans rien d’autre pour s’occuper que la nappe en papier parce qu’ils n’avaient pas voulu jouer avec elle. Ils lui disaient toujours « t’es un bébé, t’es vilaine ! » et ils lui tournaient le dos pour faire des jeux de garçons. Elle ne voyait pas pourquoi Victor et Valentin la traitaient de bébé. Elle avait cinq ans, après tout ! Et elle aussi, elle voulait jouer à Zorro, et elle n’avait même pas peur des sabres et du méchant sergent Garcia, ce gros plein de soupe. Elle décida de sortir de la grange pour les retrouver. Elle leur montrerait que la petite Violette, c’était pas une mauviette, et qu’elle était cap’ de s’égratigner les genoux comme un garçon.

Elle profita de ce que maman était en train de se resservir et hop, elle fila. La cour entre la grange et la maison était vide, enfin, à part les voitures garées n’importe comment au milieu. Pas de Valentin ni de Victor. Elle tendit l’oreille et il lui sembla entendre des voix, un peu plus loin sur le chemin. Ils se cachaient, mais elle allait les retrouver ! Peut-être même qu’elle allait leur flanquer la frousse, et alors, c’est sûr qu’ils la laisseraient jouer avec eux. Peut-être même qu’ils accepteraient qu’elle joue le fidèle destrier de Zorro, Tornado ! A cette perspective réjouissante, la petite Violette se mit à courir, hennissant comme un vrai cheval, en agitant sa crinière de cheveux bruns. Elle contourna la grange et avança dans les grandes herbes qui lui chatouillaient les bras. Au bout de quelques mètres, pourtant, elle s’arrêta net. Ca n’était pas Victor, ni même ce crâneur de Valentin. C’était un homme habillé en costume noir, avec des lunettes de soleil toutes rondes et un gros grain de beauté sur la joue. Il était assis sur le capot d’une voiture toute noire, qui avait l’air bien plus neuve que celle de papa et maman. L’homme l’aperçut et fit un signe de la main comme pour écarter un insecte. Ah non, pas encore ! La petite Violette en avait assez qu’on lui dise de ne pas traîner dans les pattes des gens. Elle s’arrêta net, croisa ses bras et lâcha avec le plus de dédain possible.

– C’est pas beau ta tâche sur la joue ! Et en plus t’as pas de cheveux.

L’homme ne l’écoutait pas, pire, il ne la regardait même pas, fixant un point très loin derrière, comme si elle comptait pour rien du tout.

– Pourquoi ton costume il est NOIR ? Ma maman, elle a dit que tout les gens bien élevés ils auraient un costume blanc pour le mariage.

– Vraiment…

– T’es qui, toi ?

– Aucune importance. Dis, petite, tu connais Louis Pierre ?

Oui elle le connaissait, mais elle n’allait pas le lui dire si rapidement. Il faudrait qu’il lui demande avec le mot magique. Elle ne bougea pas d’un cil.

– Je suis pas ta petite.

– Je vois, tu veux jouer à ça. Eh bien, moi je ne le connais pas, mais j’aimerais bien lui parler.

L’homme sourit, mais il avait les dents toutes jaunes. Berk.

– Je suis sûr que tu peux garder un secret, hein ? Hmmm. Eh bien je serai au croisement de la route à là-bas à côté du gros arbre qui penche. Mais il ne faut surtout pas le dire à Louis. Surtout pas !

L’homme remonta dans sa voiture et fit demi-tour sur la route, projetant un nuage de poussière sur la petite Violette, qui se mit à courir en direction de la grange. Elle avait un secret ! Elle allait bien pouvoir faire bisquer ses frères. Tout à l’imagination de la forte impression qu’elle n’allait pas manquer de faire sur ses frères, elle rentra dans les jambes de Tonton Louis, qui sortait de la grange pour aller chercher du vin dans la maison.

– Oh là, ma bichette, tu vas te faire mal à courir comme ça ! Mais dis-donc, ta robe est toute sale ! Qu’est-ce que ta maman va dire, hein ?

Louis s’accroupit devant elle et entreprit de frotter sa robe pour faire tomber la poussière grise. Violette aimait bien son tonton, alors ce fut plus fort qu’elle.

– Tonton, j’ai un secret pour toi. Mais il faut que tu jures de jamais le répéter !

Louis leva un sourcil amusé, mais ne répondit pas.

– Alors, tu jures ?

– D’accord, d’accord. Je ne dirai rien à personne. Croix de bois, croix de fer… si je mens…

– Tu vas en enfer ! Bon, eh ben il y a un monsieur derrière la grange que je connais pas, et il m’a dit…

– Comment ça, un monsieur ? C’est un invité ? Peut-être Richard, ça fait un moment qu’il est parti prendre l’air.

– Non, c’est un qui était pas là. Il a dit qu’il voulait te parler et il est parti avec sa voiture à côté du gros arbre qui penche. Mais il a dit qu’il fallait pas que je le dise à personne !

Tonton Louis avait l’air bizarre. Il ne souriait plus, alors qu’il souriait tout le temps, normalement, et que ça faisait des plis sous sa moustache. Il se redressa de toute sa hauteur.

– Merci de m’avoir tout dit. Maintenant je dois te laisser, mais fais attention à ne pas te salir encore, sinon ta maman va te gronder !

A ce moment là, Victor et Valentin déboulèrent de la maison, courant après un chat à l’air terrorisé. Il dépassèrent Louis, et Violette leur emboîta le pas en criant une dernière fois en arrière :

– Oublie pas, hein, c’est un secret !

*

Septembre 1970

 

Accroché à sa branche, Louis se rappelait cet après-midi comme une sorte d’avertissement divin. Car il était allé voir, du côté du gros arbre penché, de quoi il retournait. Il se rappelait avoir marché sous le soleil de plomb, un peu étourdi par la lumière et les bouteilles descendues pendant les agapes qui avaient duré une bonne partie de l’après-midi. Une Fiat noire flambant neuve était garée en bord de route. Il avait voulu regarder à l’intérieur, mais elle était vide. L’homme l’avait interpellé. Il se tenait derrière lui et avait eu tout le temps de le voir approcher. Son calme narquois n’augurait rien de bon. Il lui avait tout bonnement dit, pour son propre bien, d’abandonner les recherches de la fille Pigier. Louis avait mis quelques secondes à redescendre. Ce type avait fait tout ce chemin pour le menacer à son propre mariage ? Il avait enfoncé le clou, Louis s’en rappelait comme s’il assistait encore à la scène.

– Il y a là des choses que vous ne maîtrisez pas, des choses trop grosses pour que vous vous mettiez en travers du chemin. Ca vaudra mieux pour tout le monde si vous en restez là.

– Pour tout le monde, vraiment ? avait répliqué Louis, furieux.

Il s’était approché de l’homme, résolu à lui mettre son poing sur la figure avant de lui tirer les vers du nez. L’autre l’avait arrêté d’un simple regard non ambigu vers la grange.

– Ce serait dommage qu’il arrive quelque chose à votre jolie petite famille, pas vrai ? Et puis, Pigalle a beau s’être assagi, si on rentre tard le soir, un mauvais coup est vite arrivé… Maintenant, cher Monsieur Pierre, vous allez me laisser remonter dans ma voiture, et retourner gentiment aux festivités. Mais avant ça, retournez-vous… voilà, comme ça. Vous allez marcher, je dis bien marcher jusqu’à cette foutue grange. Ne vous retournez pas. Et ne vous arrêtez pas avant d’avoir embrassé votre femme. De l’avoir bien regardée dans les yeux pour être sûr de savoir que de la voir vivante c’est un privilège sur lequel on ne transige pas.

Louis avait donc marché. A un moment, il était certain d’avoir entendu le déclic d’une arme, mais c’était juste le verrou des portes de la voiture, qui démarra en trombe, dépassant en un rien de temps la route. Il n’avait pas même eu le réflexe de relever la plaque. Au bout de la route, Ricard l’attendait.

– C’était quoi ce type, petit ? Tu te sens bien ? Tu es tout pâle ! Tu as du boire un verre de trop, c’est ça, avec ce soleil, on a la tête qui tourne…

Louis l’avait mis au parfum. Quand il avait décrit le maître chanteur, et notamment le grain de beauté distinctif sur la joue gauche, le regard de Ricard s’était obscurci. L’homme ne lui était pas inconnu.

– C’est pas bon. Si ce gars-là est sur le coup, ce ne serait pas la première fois qu’il se salit les mains. Ecoute, Louis, tu es un bon détective, même si tu as encore des choses à apprendre. Mais vu la tournure personnelle que cela prend, il serait peut-être plus raisonnable que tu en reste là, que tu me laisses…

Avec un sursaut de fierté, Louis avait interrompu son patron. Pour rien au monde il ne comptait céder à la menace. Il choisissait de continuer cette enquête, coûte que coûte.

 

Coûte que coûte. Gros malin, tu pensais qu’ils allaient te laisser approcher la petite Pigier ? Il avait pourtant redoublé de prudence pour suivre et démêler les différents fils de la pelote. A première vue, il s’agissait d’une classique affaire de chantage sur fond d’enlèvement. Car comme le suspectait le préfet, après la lettre dans laquelle sa fille annonçait son départ pour d’autres horizons plus bleus, des appels téléphoniques anonymes avaient suivi qui réclamaient une rançon exorbitante. Ce qui était plus complexe, c’est que si la fugue en était bel et bien une, la jeune fille du préfet, loin d’être la petite bourgeoise immature qu’on leur avait dépeinte, avait elle-même mis en scène sa disparition (« ne jamais sous-estimer les adolescents en crise, Louis », lui avait conseillé Ricard), et ce en puisant en directement dans le « réseau » de son père… parmi lequel se trouvait en l’occurrence l’un gros bonnets du Bois de Boulogne. Ce mac, qui n’était pas connu pour faire dans la dentelle, disposait d’un nombre de sbires conséquent, parmi lesquels l’homme de main avec qui Louis avait déjà, bien involontairement, fait connaissance. La combine était simple : extorquer une grosse somme au préfet, qui une fois partagée permettrait à l’un de continuer à rouler en voitures de luxe et à l’autre, de retour au domicile familial, de faire la fête en toute impunité sur les deniers paternels, et plus généralement, de vivre à sa guise pendant quelques temps. N’étant pas né de la dernière pluie, et n’ayant rien à y perdre, le mac avait malheureusement pour l’inconsciente, décidé de revoir sa partie du pactole à la hausse… en la retenant réellement en otage. Pour la garder à l’œil, il avait pris l’habitude, avait-on indiqué à Louis, de l’emmener avec lui lors de ses « tournées d’inspection » auprès de ses protégées. Le mois passé, Louis avait donc tenté de s’imprégner au maximum de la routine du proxénète, notamment pour vérifier la véracité de cette dernière information, avant que d’organiser un coup de filet propre et net avec la police. Malheureusement pour lui, malgré le luxe de précautions déployé, il avait fini par être repéré.

 

Le bruit des buissons repoussés sans ménagement se rapprochait. Ses poursuivants avaient eux aussi abandonné le chemin et avançaient dans le sous-bois avec la discrétion et l’élégance d’un bulldozer. Les deux gorilles ouvraient la marche. Dans la pénombre Louis perçut un éclat de lumière furtif que capta l’arme de poing tenue par l’un d’entre eux. Il pria intérieurement pour qu’ils ne trouvent pas sa veste. Ils dépassèrent en renâclant l’arbre sur lequel Louis était juché, mais le troisième individu, qui marchait plus lentement, se dirigeait insensiblement de lui. Louis retint son souffle, se cramponnant à la branche. Ses jambes étaient elles hors de vue ? Ses chaussures, qu’il tenait de la main gauche lui sciaient les doigts. L’homme s’arrêta précisément sous lui. Cette fois-ci, Louis, c’est fini. J’aurais tellement voulu pouvoir revoir Mathilde. Et ma petite Lucie. Mon bébé. L’homme alluma une cigarette. Les volutes montèrent, arabesques innocentes dans l’air nocturne. Ce n’était plus qu’une question de secondes avant que le truand lève les yeux et le découvre, pendu là comme un fruit trop mûr et prêt à choir. Soudain, un hurlement strident retentit. Suivi d’une bordée de jurons proférés par deux voix mâles. Suivi de cris.

– Qu’est-ce qui vous prend, BANDE DE GROS DEGUEULASSES ? Qu’est-ce que vous voulez, avec vos flingues ? On ne peut plus baiser tranquilles, dans ce bois ! C’est pas possible, ça, dès qu’on se met en chandelle y’a des loulous qui radinent pour chercher la baston. Faites l’amour, pas la guerre, ça passe au-dessus de vos caboches, grands couillons ?

On entendit quelques chocs mats, accompagnés quelques mots bredouillés par des voix graves, puis la voix féminine reprit.

– Allez ouste, foutez-moi le camp ! Je connais votre patron, et lui connaît le mien. Vous savez très bien que vous n’avez pas à ramener vos miches par ici.

Grommellements. Nouveaux chocs mats.

– J’arrêterai de vous assommer à coups de sac quand je verrai plus votre sale gueule de grille d’égout dans mon paysage ! Du vent !

La situation avait beau être critique, Louis failli éclater de rire. C’est alors qu’il s’aperçut que le plus dangereux des types s’était évaporé, sans aucun bruit. Les deux autres passèrent devant son arbre, l’air passablement penaud et énervé. Il les entendit encore pendant quelques minutes, puis le silence se fit de nouveau, à peine perturbé par les éclats de voix intermittents qui peuplaient les nuits du Bois en toute saison. Il était vivant. Le soulagement se diffusa lentement dans son cerveau et dans ses membres, assorti d’une certitude nouvelle : détective privé, en ce qui le concernait, c’était terminé.

 

 

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