Portrait 11 – Le Soleil de Septembre

© écrit par Marie TALEC

Août 1968

Edward Hopper

Edward Hopper

1er Août

Enfin ! J’ai trouvé aujourd’hui, en nageant dans les archives, ce que je cherchais depuis le début de la semaine : une formule écrite.

Câline. C’est le nom de l’un des parfums mythiques de ces dernières années, sorti l’année précédant le départ de Giboulet. Mais c’est également l’une des pièces du puzzle que je tente de reconstituer, matérialisée par un dossier ventru rempli de feuilles volantes. La personne qui l’a constitué ne s’est pas contentée d’y inclure les chiffres de vente des premiers mois de commercialisation. Pêle-mêle s’y trouvent aussi une revue de presse des quotidiens dans lesquels nos attachées ont réussi à placer la réclame du produit, et des articles de fond donnant la parole à Giboulet. Et le plus important : une centaine de pages, datées, manuscrites, couvertes de pattes de mouches et de ratures.

L’en-tête de chacune des feuilles clame : « FLORALE ». Destinée aux jeunes filles, Câline fait en effet partie de cette famille de parfums (qui ne conviendraient pas à n’importe qui). La plupart des feuilles que j’ai examinées sont des brouillons. J’ai mis quelques minutes à repérer ce qui ressemblait le plus à une version finale. Comme me l’indiquait Giboulet, les trois notes ont été composées séparément, sur une symétrie complexe : six essences à la base, dix au cœur, six à la tête. Alors que les notes de fond et de cœur semblent avoir été stabilisées assez rapidement, la note de tête, elle, ne l’a été qu’après un long processus. En témoignent les nombreuses versions : pas moins de quarante pages de notes, où varient d’abord les composantes, puis les proportions.

2 Août

L’une des dernières versions de la pile, datée de Juillet 1964 m’a fait réaliser que les notes que je décrypte depuis hier n’ont pas été prises par Giboulet. Par qui alors ? Son apprenti ? Une mention, écrite en rouge, barre la page : « Dosage version 42. Voir avec Gibou-LENT pour la 43e !!! ». Quelle impatience… Je ne voyais pas Maurice Le Ker ainsi.

La dernière feuille du paquet, datée du 31 Août 1964, écrite avec une graphie différente (Giboulet en personne ?) présente le parfum dans son ensemble, mais sans les proportions.

Câline

Fond : musc, labdanum, bois de santal, mousse de chêne, ambre, cèdre de Virginie

Coeur rosejasminœillet, gingembre, coriandre, fleur d’oranger d’Afrique, racine d’iris, ylang-ylang, cyclamen, patchouli

Tête : néroli, bergamote, mimosa, mandarine, basilic, aldéhyde (solvant).

Mise en production : 1er Septembre 1964

En tout cas, on dirait que Giboulet, fidèle à ce qu’il m’a dit, a gardé en tête la composition finale du parfum jusqu’au tout dernier moment.

5 Août

Le dernier parfum copié, qui aurait dû sortir pour Noël 1967, avait été baptisé Cristal, en référence aux cristaux de la neige, tombée abondamment cet hiver-là. Dans le dossier correspondant, j’ai retrouvé tous les travaux préparatoires, mais pas de formules. A la place des coupures de presse qui auraient dû célébrer la mise en vente de Cristal, une page de publicité pour Fiocco (« Flocon ». Ils n’auraient pas pu faire encore plus discret ?), le nouveau parfum d’hiver d’un concurrent italien… et la lettre de démission de Maurice Le Ker datée du 15 Décembre 1966 ! « La consternation que j’ai eue à sentir cette eau de vaisselle n’a eu d’égale que l’indignation de penser que le fruit de mon travail et de ma créativité ait pu être dérobé sous mon nez par l’un de mes proches collaborateurs. Je ne saurais dès lors plus regarder dans les yeux l’un de mes coéquipiers en craignant chaque jour d’y reconnaître l’infâme espion… ».

Finalement, le créateur est bien resté, contrairement à ce qu’avait pu me dire Tabras… Mais la Maison n’avait pas été loin de le perdre.

6 Août

J’ai planifié cette semaine et la semaine suivante de faire venir dans mon bureau l’ensemble des aides-parfumeurs. Cela devrait me permettre de me faire une meilleure idée de leurs rôles au sein du Labo et de réaliser une petite expérience: j’ai pu récupérer un échantillon de Fiocco. Quelle sera la réaction des « coéquipiers » de Maurice Le Ker en le sentant ?

Premier sur la liste : Tricaud.

Des deux préparateurs, Tricaud est le plus ancien, mais aussi, celui qui le plus près du « secret des dieux ». Bras droit du créateur, en période d’innovation, c’est lui qui vérifie à chaque phase la formulation du parfum en cours d’élaboration, son ordonnancement chimique. Fort de ses quinze années d’expérience, il m’en a dit un peu plus sur le fonctionnement du Labo, immuable depuis qu’il y est entré pour la première fois.

Les préparateurs et les techniciens travaillent le plus souvent en groupes de deux ou trois (un préparateur pour deux techniciens), les premiers supervisant le travail des seconds. En période creuse, les différentes équipes sont réparties sur les différents parfums en production et leurs activités sont moins diverses qu’en phase de création : ils analysent des échantillons envoyés par l’usine de Saint-Ouen, vérifient la qualité du produit et de ses composantes, ou travaillent sur les déclinaisons des parfums existants en eau de parfum et eau de toilette. La période actuelle est exceptionnelle, m’a rappelé Tricaud, car pendant toute la phase d’expérimentation qui précède la naissance d’un nouveau parfum, l’équipe fonctionne de manière très segmentée (secret oblige) : certains sont chargés d’effectuer les mélanges demandés par Maurice Le Ker chaque jour, les autres réalisent des batteries de tests (PH, texture, stabilité des mélanges…).

Relation avec Le Ker : « on se fait confiance. Il est peu communicatif, toujours soucieux, dur à la tâche. Je pense qu’il a besoin de faire ses preuves. Révélation devrait lui en donner l’occasion ».

J’ai essayé de lui faire parler des autres membres de l’équipe, mais tout ce que j’ai pu obtenir de lui, c’est une déclaration évasive : « on est tous un peu tendus en ce moment, vu la période… mais c’est aussi ça, le métier ! ».

Quand je lui ai fait respirer le parfum, son verdict a été sans appel : « mais quelle horreur ! Ça empeste la civette, votre truc, là ! ». Après quelques instants, il a fini par reconnaître Fiocco. Ce parfum, m’a-t-il raconté, aurait dû être un parfum « boisé ambré », une composition assez osée, mais toute en mesure. Ici, la note de tête a été complètement ratée : au lieu de la cannelle préconisée, qui aurait dû tempérer l’effet « résine fumée », du parfum, le plagieur lui a préféré un mélange gingembre et poivre, dans les mêmes proportions, qui a mal réagi avec les composantes de la base, dont la civette.

Si la formule a été dérobée, elle a donc dû l’être avant que la composition de la note de tête ait été entièrement finalisée…

7 Août

Cela va bientôt faire un mois que je « travaille » pour Jean Patou.

C’est une bonne chose, car je fais désormais partie des meubles. Je crois même qu’on m’apprécie, ce qui va me faciliter les choses. Tout le monde s’arrache « Martin Lenoir » pour boire un café ou faire une pause cigarette. J’accepte toujours…

Les plus gros buveurs de café sont Dutilleux, le narcoleptique de la compta, et Fournier, un des aides-parfumeurs. Pour le premier, c’est médical. A moins d’un café par heure, il roupille toute la journée. Vie banale, discussion sans grand intérêt. Célibataire, pas de « bonne amie » d’après ce que j’ai pu déduire de nos conversations. Content de son travail et de la manière dont il est traité compte-tenu de son handicap (il lui arrive parfois de rester enfermé à l’intérieur du bâtiment). Fournier est plus mitigé. Il pense que j’ai l’oreille du Directeur (ce qui n’est pas faux, mais pas pour les sujets qui l’intéressent) et en profite pour me vider régulièrement son sac. Il estime qu’il pourrait devenir nez si on lui en laissait l’opportunité. Ce qui n’arrivera pas chez Jean Patou selon lui, car « seuls les amis du PDG sont promus dans cette boîte ». Fournier n’est pas très apprécié par ses collègues. C’est un homme à la silhouette râblée, à l’air toujours soucieux. Quand il fume, de profondes rides creusent son front, déjà marqué pour un homme qui vient d’atteindre la quarantaine. Il tire sur son mégot comme si sa vie en dépendait, ses mâchoires aux maxillaires saillants ressortant à chaque fois qu’il rejette une bouffée. Je n’aimerais pas lui chercher des noises…

8 Août

Les rendez-vous avec les techniciens n’ont rien donné. Simples exécutants, spécialisés sur des phases particulières de la conception et du contrôle post-production, ils ne m’ont pas appris grand-chose. Si aucun n’a reconnu le parfum quand j’ai procédé à mon petit test, ils ont été unanimes (dans des termes variés) : Fiocco pue. La note de tête, qui est censée attirer et susciter le coup de cœur, est complètement ratée.

Dans l’ensemble, ils interagissent peu avec Maurice Le Ker, qu’ils jugent distant et hautain, et particulièrement depuis le « vol » du dernier parfum. Quant à l’ambiance entre les deux aides-parfumeurs, si la plupart des techniciens n’ont rien remarqué de particulier, l’un d’entre eux, m’a confié, l’air de ne pas y toucher avant de remonter s’atteler à ses tests : « il y a de l’eau dans le gaz, depuis quelque temps… Mais ce n’est un secret pour personne que Fournier en pince pour la petite Rapert… et ça met Fournier en boule de voir qu’elle n’en a que pour Tricaud ! ».

9 Août

Le photocopieur du quatrième est tombé en panne. Celui du cinquième, normalement réservé à la Direction, se situe dans un local exigu entre le Labo et le bureau de Tabras. C’est une espèce de renfoncement mal éclairé par un néon qui hésite à rendre l’âme. J’étais justement en train de faire quelques photocopies quand j’ai surpris accidentellement une conversation (j’ai reconnu instantanément la voix de Gérard, bien que, chose étonnante pour lui, il chuchotât, mais je n’ai pas reconnu tout de suite qui était l’homme à qui il s’adressait).

– Juste un petit tour… Allez, qu’est-ce que tu risques ? Je veux juste jeter un œil. Tu me dois bien ça!

– Tu es ridicule. Ce n’est pas parce que les chefs ne sont pas là aujourd’hui que je peux faire ce que je veux ici. Si on te voit ici avec tes grosses pattes, je me fais renvoyer, c’est sûr !

– Ca fait deux ans qu’ils te forment et ils ne te font pas plus confiance que ça ?

– Ca ne les a pas empêchés de virer Maurice, dans le temps… Non vraiment, je suis désolé, j’essaierai de dire à Le Ker de se grouiller pour vous donner une idée de ce qu’il mijote.

Gérard a soufflé, irrité, et j’ai entendu la porte palière claquer. L’apprenti de Le Ker, passant en trombe devant le local pour rejoindre le Labo, ne m’a même pas remarqué.

12 Août

Vu Fournier en entretien aujourd’hui. D’emblée, il m’a averti qu’il ne pourrait pas rester bien longtemps : « Je t’aime bien, le nouveau, mais vraiment il y a trop de boulot là-haut en ce moment, et si je ne suis pas là pour surveiller l’équipe… ». Il s’est assis tout au bord de la chaise en regardant sa montre, déjà sur le départ.

Pour le retenir, je n’ai pas eu grand-chose à dire : au nom de Tricaud, il s’est carré au fond du fauteuil, et s’est mis à grogner. Tricaud est arrivé un an avant lui au Labo. Depuis, il est, semble-t-il, le seul à obtenir un peu de reconnaissance pour son travail de la part du créateur et de Tabras. Et pourtant ! Pour Fournier, « tout ça, c’est de la poudre aux yeux ! Il arrive tard, il repart tôt, il manque de rigueur dans tout ce qu’il fait… Ce sont toujours les techniciens ou moi qui rattrapons ses bourdes. Même respecter des règles simples de sécurité, il ne sait pas faire ! ».

Il a poursuivi, oubliant complètement sa montre, qu’il a pourtant continué à triturer. « Moi je suis un vrai passionné… Demande à Louise (Rapert ?), on arrive souvent ensemble : je suis toujours le premier au Labo le matin, et souvent le dernier à partir le soir. » Rêveur, Fournier s’est tu un instant. Juste le temps pour moi de lui poser la question qui me brûlait les lèvres : « est-ce que vous trouvez Tricaud laxiste ? »

Fournier s’est tu et m’a regardé avec une telle intensité que j’ai craint d’être allé trop loin. En réalité, il me jaugeait, hésitant à me confier sa pensée… Ce qu’il a fini par faire : « en réalité je pense qu’il est le premier, voire le seul responsable des vols de parfum qui ont eu lieu au Labo. »

Il a attendu quelques instants, le temps que je pèse bien le poids de ses mots, puis il a repris : « Malgré les vols, c’est le seul à ne pas respecter les procédures. Quand je ne suis pas là, il laisse même des étrangers au Labo y entrer. Comme s’il pensait que le danger s’était évaporé en même temps que la dernière formule ! A moins qu’il ne sache qu’il n’y a aucun risque, car il l’aurait dérobée lui-même ! ».

A ce moment-là, reprenant son souffle, il a semblé se rendre compte de l’énormité de ce qu’il avançait, mais je ne lui ai pas laissé le temps d’avoir des remords. « Comment aurait-il procédé, d’après vous ? ».

Selon Fournier, c’était tout simple : en tant que premier assistant de Le Ker, il était celui qui avait accès le plus facilement aux formules et aux notes que compulsait méthodiquement le nez à la fin de chaque journée. Le mobile ? « Tricaud n’a jamais été qu’un bon technicien. Quinze ans qu’il est là, et il a tout juste réussi à devenir aide-parfumeur. Avec un peu de talent, il aurait pu devenir créateur dans une autre grande maison, ou proposer lui aussi de nouvelles fragrances ! Maurice pense la même chose que moi, d’ailleurs… ».

Fournier s’est alors arrêté net, le regard hanté. Je me suis bien gardé de lui rappeler que lui-même était chez Patou depuis quatorze ans… Il s’est levé brusquement, et prétextant de nouveau le travail qui l’attendait, a disparu sans demander son reste, l’air prêt à boxer quelqu’un.

Je suis étonné que Maurice Le Ker ait gardé Tricaud à ses côtés comme premier aide-parfumeur s’il le soupçonne autant que Fournier vient de me l’avouer. Me cache-t-il quelque chose ?

13 Août

Le Ker m’a envoyé balader quand j’ai tenté de lui demander un entretien. Comme j’insistais, il a fini par me renvoyer vers Louise Rapert : « Voyez avec la secrétaire, elle vous prendra rendez-vous. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai du travail ! ».

C’est donc un peu dépité que je me suis retrouvé dans le bureau de Louise Rapert, qui m’a reçu avec son absence de liant habituelle. Sous mes yeux, elle a feuilleté plusieurs agendas. Pour tenter de lui faire un brin de conversation, je lui ai demandé si elle s’occupait souvent de gérer l’emploi du temps des parfumeurs. J’ai été surpris de sa réponse : en réalité, elle gère non seulement l’agenda de Le Ker, qui donne parfois des conférences ou assiste à des vernissages, mais aussi celui des aides parfumeurs ainsi que celui de Tabras lui-même. « Les cadres ont toujours besoin d’être assistés », a-t-elle commenté laconiquement, avant de me tendre un papier avec la date et l’heure de mon rendez-vous. Lundi 19 Août, 16 heures.

En sortant, je me suis pris les pieds dans son parapluie vert, qui traînait par terre et ai manqué de rentrer dans Colas Petroni, le flaconniste, qui traversait le couloir au même moment. Louise a poussé un grand cri, ce qui ne lui ressemble pas, avant de récupérer l’objet malencontreux en me fusillant du regard. Après m’être excusé, Petroni et moi sommes descendus ensemble en échangeant quelques mots sur la pluie et le beau temps, puis, après un salut élégant, celui-ci est reparti pour Saint-Ouen.

14 Août

Plus j’y pense, et plus l’hypothèse de Fournier me semble réaliste. Malgré cela, je me dis qu’il reste une personne à laquelle je ne me suis pas encore intéressé : Colas Petroni.

Après tout, lui aussi a accès au Laboratoire et aux secrets de fabrication, et en plus, il est italien comme le dernier concurrent qui a proposé « Fiocco » à la vente !

Il est trop tard pour l’interroger cette semaine, et la Maison Jean Patou est fermée à partir de demain jusqu’à lundi pour cause de pont. Au moins, mon programme de la semaine prochaine s’affine…

19 Août

Moi qui croyais jouer sur du velours, l’entretien avec Le Ker m’a laissé perplexe. Le créateur m’a réaffirmé sa confiance totale en Tricaud, qui en plus d’être son collaborateur le plus proche, est un de ses meilleurs amis ! Ils se connaissent depuis le certificat d’études, et sont originaires tous deux de la même ville de Bretagne… Fournier, m’aurait-il donc raconté des craques ? Je suis furieux d’avoir avalé toute son histoire aussi facilement. Cela a dû se voir, car Le Ker, ironique, m’a asséné le coup de grâce : « c’est sûrement Tabras, qui vous envoie questionner toute mon équipe ? Ça part d’une bonne intention, mais vous savez, maintenant, je surveille mes arrières. J’enferme tous les soirs mon travail à clef dans l’orgue à parfum, et il n’y a que Tabras qui possède un double. Cette fois, il n’y aura pas de fuite, je vous en fiche mon billet. Et puis Fournier ferait bien d’arrêter de ruminer et de se mettre au travail, il vaut mieux que ça. Mieux que quiconque, il sait que ici chez Patou, on n’aime pas les impatients, et que la cohésion d’équipe est plus importante que le talent individuel. S’il ne comprend pas cela, lui aussi devra finir par partir ».

Sur ces mots, d’un reniflement majestueux Le Ker a quitté mon bureau, me laissant méditer ses paroles.

20 Août

Pris l’ascenseur ce matin avec Louise Rapert, Dutilleux et Fournier. « Tu es restée bien tard hier soir, Louise ! Fais attention à ne pas t’épuiser à la tâche, le plus dur reste à faire », s’est exclamé Dutilleux. Lui-même s’était assoupi après avoir rendu une analyse sur l’augmentation des frais des commerciaux. « C’est incroyable ce que Hubert peu manger comme biftecks quand il est en déplacement ! ».

21 Août

Je piétine dans mon enquête, Tabras commence à me regarder d’un regard soupçonneux quand il me croise. Il faut absolument que j’interroge Petroni mais celui-ci est injoignable. Après vérification auprès de Louise, il ne sera libre que la semaine prochaine. Je ne sais plus où donner de la tête. La Maison bourdonne d’activité, et je ne vois toujours pas le bout du tunnel.

22 Août

Une nouvelle réunion plénière a été annoncée en début de semaine prochaine : un prototype du nouveau parfum finalisé va nous être présenté.

Je prie pour qu’il n’y ait pas de fuite que je n’aurais pas su déceler, sinon je ne donne pas cher de ma tête.

23 Août

Hubert a démissionné aujourd’hui. Son prétexte : il a trouvé un emploi chez Chanel, mieux payé, en tant que Directeur des ventes. Devant un Tabras d’humeur ombrageuse, il a eu le culot de déclarer (avec le tact qui le caractérise) : « c’est une entreprise pleine de projets, et qui n’a pas peur de dépoussiérer les tendances. J’espère pour vous que Révélation saura renouveler un peu le souffle de Jean Patou, car notre Maison en a bien besoin ».

26 Août

Je rôde autant que possible sans trop attirer l’attention à l’étage du Labo. J’ai saboté moi-même le photocopieur du cinquième pour pouvoir justifier de ma présence régulière dans le local du sixième (je n’en suis pas fier, mais on fait ce qu’on peut). Contrairement à ce que Fournier, qui m’évite désormais, a pu me raconter, ce n’est pas lui qui finit le plus tard, mais Louise. D’après ce que j’ai vu, Tabras, lui dépose toutes les heures de nouveaux dossiers urgents à traiter en prévision de la réunion de vendredi. Plus que jamais, elle ressemble à une ombre… Je la plaindrais presque, si je n’étais moi-même sur la sellette.

27 Août

J’ai enfin réussi à coincer Petroni, de passage lui aussi pour préparer la réunion de fin de semaine en compagnie de Le Ker. Les choses sont devenues plus claires.

« Ah, vous avez réussi à voir les gens du Labo ? » m’a-t-il demandé, avec son accent chantant, légèrement nasillard. « Ce n’est pas la période où ils sont les plus agréables… Le parfum est bientôt prêt, tout le monde est dans l’attente… ».

Tout en sirotant son café, il m’a expliqué que les plus à plaindre, actuellement, sont ceux qui vont avoir à vendre le parfum : les informations sont « distillées au compte-gouttes » (le lexique de la parfumerie est partout dans cette maison…), ce qui fait que la période de lancement va être, comme d’habitude, particulièrement chargée. « On a déjà vu des employés en venir aux mains, vous savez ».

Imaginant tout à fait Fournier assener un uppercut bien senti à Tricaud, j’ai pris un air étonné et lui ai demandé à qui il faisait référence. « Ah oui, c’est vrai que c’est un sujet tabou… Personne ne vous en a parlé, c’est bien ça ? Eh bien figurez-vous que si cela n’était pas arrivé, Le Ker et son grand nez ne seraient pas là où ils sont aujourd’hui. Giboulet était consciencieux, il avait préparé sa succession à la tête du département Parfumerie de la Maison Jean Patou depuis plusieurs années… ».

L’heureux élu, m’a raconté Petroni, avait été sélectionné par le créateur bien avant son départ en retraite. Il avait ainsi effectué un apprentissage sous la houlette de Giboulet pendant trois longues années, et, alors que Giboulet, au faîte de sa gloire, accumulait les succès, avait continué à progresser dans son ombre, occupant différentes positions du Labo jusqu’à devenir second préparateur. Mais alors qu’il désirait ardemment devenir premier aide-parfumeur, ce poste avait été confié à Tricaud. Une altercation violente avait eu lieu, quelques semaines avant que Câline ne sorte en production, entre Tricaud et le jeune ambitieux, qui avait causé des dégâts matériels importants dans le Laboratoire (« il a complètement perdu les pédales, il s’est mis à lui jeter tout ce qui lui tombait sous la main, jusqu’aux flacons d’huiles essentielles ! », m’a précisé Petroni, comme s’il s’agissait de l’élément le plus grave). Le point de non-retour avait été atteint… Il avait été renvoyé par Tabras sans autre forme de procès.

Le nom du poulain désavoué ? Petroni a frotté une tache imaginaire du pli impeccable de sa veste, avant de me lâcher, d’un air détaché : « Maurice Rapert ».

*

« … Vous êtes à l’écoute de France Inter, il est 20 heures. Et tout d’abord, cette nouvelle qui vient de nous parvenir : la célèbre Maison Jean Patou a découvert il y a peu une taupe en son sein. Depuis quelques années, plusieurs parfums avaient en effet été plagiés par des concurrents moins renommés, ce qui a donné lieu à une enquête. Elle a fini par aboutir aujourd’hui grâce à un indice insolite : un parapluie. Notre envoyé spécial Jacques Bonnafé nous en dit un peu plus. Vous êtes devant le commissariat du Huitième arrondissement, Jacques ?

– Tout à fait, les suspects ont été interpellés en fin d’après-midi, l’interrogatoire a lieu à l’heure où je vous parle. Il s’avère que c’est par la secrétaire du Directeur de la Maison lui-même que sont passées les fuites. La dénommée Louise Rapert avait tous les outils à disposition : des agendas de ses collègues aux clefs du bureau du Directeur, où se trouvait l’un des doubles qui donnait lieu au saint des saints, le Laboratoire où sont élaborés les nouveaux parfums. Et surtout, elle disposait d’un élément précieux : la confiance de tous, qui lui a permis d’agir sans que personne ne suspecte sa duplicité.

– Sait-on ce qui l’a poussée à trahir cette confiance ?

– Ce que l’on sait en tout cas, c’est que son mari, renvoyé il y a quelques années de la Maison a été le cerveau de cette sombre histoire, et qu’elle en a été les mains. Elle a été démasquée aujourd’hui à deux doigts de commettre l’irréparable ! C’est le soleil radieux de ce début Septembre…

-… qui nous a tant manqué cet été, pas vrai Jacques ?

– Oui, c’est le soleil qui a permis de déterminer l’endroit où l’espionne avait dissimulé la formule du tout nouveau parfum, Révélation, qui doit sortir courant Octobre ! En effet, Madame Rapert, a remarqué l’enquêteur, ne se séparait jamais de ce parapluie, y compris aujourd’hui alors que pas un nuage ne pointe. C’est donc in extremis qu’ayant déterminé l’identité de la voleuse, il y a retrouvé, dissimulée dans le manche, l’intégralité de la formule, copiée par ses soins.

par Lucile STEINER

par Lucile STEINER

– Et on la soupçonne d’avoir procédé ainsi depuis plusieurs mois, c’est d’ailleurs ce qu’elle a fini par avouer à la Police. Merci Jacques. Nous suivrons donc les suites de cette affaire, qui nous fait penser dans une moindre mesure aux différents scandales de contre-espionnage qui éclatent en ce moment outre-Rhin. En République Fédérale d’Allemagne en effet, le trouble est net au sommet de l’Etat. Le Chancelier Kiesinger s’est exprimé cet après-midi pour appeler au calme… ».

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