Portrait 10 – Le Flair

© écrit par Marie TALEC

 

Juillet 1968

 

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8 Juillet

Aujourd’hui, premier jour. Arrivé en retard à cause de la météo, qui m’a forcé à attendre la fin du déluge sous peine de devoir essorer tous mes vêtements devant mes nouveaux « collègues ». Tabras m’a organisé un tour de tous les services cette semaine, officiellement pour faciliter mon intégration. J’ai pu me présenter à tout le monde (« Martin Lenoir, enchanté… ») et visiter presque tous les bureaux situés à mon étage. Tout est à peu près standard, les pièces se ressemblent : tables simples, machines à écrire, paperasse et courriers, armoires métalliques à dossiers suspendus fermant à clef, et pour les plus chanceux, téléphone. Seuls les commerciaux ont un bureau individuel afin de pouvoir recevoir leurs rendez-vous d’affaires sans déranger leurs collègues (ce qui s’impose surtout pour Gérard, qui a vraiment une voix de stentor). Le plus souvent, deux personnes par bureau.

 

9 Juillet

Les deux étages de la Division Parfum sont organisés en fonction des cycles produits, m’a-t-on expliqué, mais aussi de la commodité et du prestige. L’un des employés que j’ai rencontrés, très fier de son analogie, m’a expliqué son moyen mnémotechnique : « L’organisation, ici, c’est comme un parfum. Il y a la note de tête, la note de cœur et celle de fond… sauf que nous le cœur il est transplanté à Saint-Ouen, comme c’est là-bas que sont produits les parfums, vous saisissez ? ». Au siège ne se trouvent donc que la tête et le fond… Sur un premier niveau, dans l’aile droite, les acheteurs, les commerciaux et les comptables, « tous ceux qui achètent et ceux qui vendent ». La deuxième aile regroupe les attachées de presse, les personnes qui s’occupent de la communication, et l’administration du personnel. A l’étage supérieur, se trouvent le département de Recherche (que je n’ai fait qu’apercevoir pour l’instant), le Directeur Général, et les services responsables des finances.

 

10 Juillet

Aujourd’hui j’ai pu constater qu’une autre exception notable existe à la règle des bureaux partagés : la Division de Recherche en parfumerie proprement dite est organisée en grand espace commun sur presque une moitié de couloir, dont la paroi est entièrement vitrée. Des plans de travail immenses, différentes machines (centrifugeuse, alambic, chromatographe, cuve à distiller) et une armoire qui renferme notamment les solvants et les outils nécessaires aux tests (tubes à essais, flacons…). Tout le monde appelle cet espace « le Labo ». Un orgue à parfum, où sont soigneusement rangés les nombreux flacons d’essences concentrées, est situé à l’un des coins de la pièce. Quand le créateur, Maurice Le Ker, y est assis, il fait dos à la grande vitre qui permet d’embrasser l’ensemble du Labo du regard. La pièce ferme à clef. Seuls les employés de la Division, douze personne en tout, y ont accès, ainsi que bien sûr, le PDG, et en période de production, le sculpteur de flacons (« flaconniste », dans le jargon de la maison), qui en temps normal travaille avec les verriers, à l’usine de production de Saint-Ouen.

Le sculpteur de flacons est celui qui est chargé de trouver, en association avec le créateur, l’identité graphique et physique qui corresponde au parfum. Cette étape est cruciale pour la réussite commerciale du parfum. Cela est vrai pour tout parfumeur qui se respecte, mais peut-être encore davantage chez Jean Patou, qui a été l’un des premiers à innover en la matière. Le parfum de référence en la matière est Joy, que Jean Patou sortit en 1930 : flacon baudruché à l’ancienne, bouchon serti d’or, étiquette calligraphiée à la main elle-aussi en lettres d’or. Du grand art.

 

11 Juillet

Chez Jean Patou, les départements Parfums et Haute Couture ne se mélangent pour ainsi dire pas. Chaque activité a ses propres métiers spécialisés : les commerciaux ne démarchent que pour un produit, parfum ou vêtement. L’approvisionnement, l’artistique, le secrétariat et jusqu’à la gestion du personnel sont séparés, les postes, dupliqués pour ne surtout pas mêler torchons et serviettes. La seule chose que semblent avoir en commun les différentes équipes, à part l’employeur, c’est l’ambition. En dehors de cela, c’est à peine si les trois premiers étages (« les couturiers ») parlent aux deux suivants (« les parfumeurs »). Ambiance.

 

12 Juillet

Au service des achats, dans lequel j’ai traîné mes guêtres aujourd’hui sous un prétexte quelconque, j’ai retrouvé un peu de l’atmosphère des Halles, en plus policé. Bien sûr, il n’y a ici qu’une petite dizaine de personnes au lieu des milliers qui se retrouvaient sous les pavillons chaque soir, et les produits dont il est question sont biens différents : au lieu d’acheter des tonnes de salades et de tomates, ici on négocie des tonnes de fleurs et d’aromates, des hectolitres de solvants, des prix sur l’ensemble des matières rentrant dans la composition des parfums actuellement commercialisés ou de leurs contenants. Les acheteurs sont très souvent en déplacement, mais un nombre croissant de tractations se déroulent de manière immatérielle, par téléphone, télécopieur ou télex, avant de se retrouver imprimées sur des contrats ou allongées dans les colonnes de chiffres du contrôleur de gestion.

Difficile de croire, quand on rentre dans le bureau de Gérard, qui sue (littéralement) sang et eau pour décrocher les meilleurs prix, que c’est ici que s’achètent les senteurs, les ingrédients raffinés que sauront sublimer, de par leur savoir-faire, les artisans de la maison. (Entendu tout à l’heure : « Bon dieu, mais vous ne croyez tout de même pas qu’on va s’agenouiller ou danser la polka pour avoir vos foutus pétales de roses livrés à l’heure? Vous attendez quoi, la Saint-Valentin ou Mathusalem ? »). Quand on rentre dans le bureau de Gérard, ce n’est pas la rose que l’on sent… c’est le dur labeur!

En ce moment, l’équipe fonctionne en effectif réduit, car la moitié est en vacances.

Ai questionné les présents sur le cours des matières premières, s’ils ont observé des variations de prix ces derniers mois. Jean Patou s’approvisionnant exclusivement auprès des mêmes producteurs pour ses parfums à succès, une augmentation des prix sur un marché assez stable (seules les saisons ont un impact vraiment notable) aurait pu permettre d’identifier d’autres acteurs concurrents que ceux ayant pompé les secrets de fabrication…

Hélas rien de ce côté-là.

episode10

Lucile STEINER

 

15 Juillet

Discuté avec Maurice Le Ker, le nez actuel. L’homme porte assez bien son titre : il n’a pas arrêté de renifler d’un air dédaigneux et de se moucher pendant notre entretien (le rhume, cet été, n’épargne personne, pas même les experts). Très sûr de lui, presque arrogant. Au demeurant, il semble attaché à la maison Patou, car il a été formé en son sein par Henri Giboulet, l’ancien nez qu’il appelle son « maître ». A l’évocation du vol des précédentes formules, il m’a répondu cette chose curieuse : « j’aurais préféré vendre moi-même la formule entière que de la voir si bassement dévoyée par des incapables », avant de rajouter: « si seulement ils avaient attendu deux semaines de plus, leur parfum aurait pu se vendre beaucoup plus cher… en tout cas, en le leur vendant j’aurais été beaucoup plus riche ! ».

L’explication de cette cryptique affirmation est venue un peu plus tard dans la conversation. Les trois formules qui ont été volées ces dernières années ont la particularité d’être incomplètes ! Ainsi, les fragrances volées n’ont-elles qu’en partie seulement la même composition que les originales. Un peu grandiloquent, Le Ker a conclu notre entretien en déclarant : « Jusqu’à présent, nous avons eu une chance : ils n’ont volé que le squelette et les chairs des parfums. Mais leur âme, oui, l’âme de ces parfums reste chez Jean Patou ».

 

16 Juillet

Déjeuné aujourd’hui avec le responsable de production de l’usine de Saint Ouen, en visite au siège pour son rapport hebdomadaire à la direction, qui aime avoir une vision rapprochée de ce qui se passe sur les chaînes. « Le grand mot du Directeur pour justifier ce contrôle, m’a expliqué le responsable en riant, c’est que notre métier, c’est parfumeur, pas fabricant de pneus ! ».

Le Directeur, Tabras, semble en effet soucieux d’occuper le terrain de manière à ce que rien ne lui échappe. Plus que le nez, finalement, c’est lui que ces vols ont dû rendre malade.

 

17 Juillet

Tabras a fait une descente au département des Parfums. Les chiffres sont formels, le marché du parfum “Sport” est en expansion, il faut penser à investir.

Sérieuse prise de bec entre deux des préparateurs à midi (Fournier et Tricaud). Sujet: une secrétaire du service, entrée dans le Labo pour déposer de la documentation et proposer le CV pour un nouvel apprenti. Pendant que Tricaud examinait la candidature, cette dernière aurait renversé par mégarde un support où étaient rangés plusieurs tubes à essais… pleins. « Si tu n’avais pas un faible pour elle, jamais tu ne l’aurais laissée mettre un orteil dans le labo ! Pas d’accréditation, pas d’entrée, c’est quand même pas dur à comprendre! ».

Les employés du département présents au déjeuner semblent tous nerveux. Martine, de la compta, qui est l’âme attentive du service tout autant que son baromètre, tente toujours de temporiser. Elle a commenté l’évènement, comme toujours en ces circonstances, d’une analyse rapide associée à une annonce météo. « Vous voyez, Martin, les parfumeurs sont très attentifs à l’alchimie entre les personnes… Et ce mauvais temps, ça pèse sur leur moral ! ».

 

18 Juillet

J’ai eu une partie d’explication sur l’ambiance électrique qui règne chez les parfumeurs depuis le début de la semaine : une réunion de tout le service a été planifiée Lundi. Tout le monde s’active, certains ont même écourté leurs congés pour venir boucler un dossier en retard. La fébrilité de tous se répercute même sur les fonctions les moins exposées. Dutilleux, le comptable narcoleptique, est le plus stressé de tous et a le front tout rouge à force de se frapper pour rester éveillé (c’est contre-intuitif, mais les émotions fortes ont l’effet d’un somnifère sur lui). Il y a deux heures, un grand bruit a retenti quand le malheureux s’est endormi sur la machine à café en attendant que le précieux liquide finisse de couler. Tasse vidée, pas de dégât si ce n’est pour la moquette et le pantalon de Dutilleux.

 

19 Juillet

J’ai demandé à Tabras les formules des parfums qui ont été dérobées, afin d’étudier de plus près leur forme, leur composition et de pouvoir procéder à une comparaison avec celles des concurrents. Refus catégorique du Directeur, décidément un peu paranoïaque. La seule personne autorisée à divulguer les formules, c’est le créateur, Maurice Le Ker. Lui demander les formules ce serait risquer, de la part de ce dernier, homme ombrageux, une démission immédiate.

Il faut que je me procure ces formules ou à tout le moins que je me débrouille pour savoir comment elles se présentent. Les archives ?

 

22 Juillet

Aujourd’hui, réunion de service.

Brocolis, pommes de terre, artichauts.

 

23 Juillet

Hier, j’ai passé la journée en réunion de service, difficile de prendre discrètement des notes. J’ai enfin pu voir « les parfumeurs » au complet, ce qui m’a permis de découvrir deux personnes que je n’avais pas croisées dans les couloirs, et bizarrement, pas non plus lors des pauses déjeuner que j’ai pu observer avant mon arrivée officielle ici : Louise Rapert, secrétaire de Direction, Colas Petroni, le « flaconniste ». Colas Petroni est Grassois, ville-mère des parfumeurs, et connaît à fond l’ensemble des techniques de fabrication. Museau fin, silhouette élégante, très léger accent italien. Louise Rapert a une quarantaine d’années, un visage poupin et des yeux un peu globuleux, habillée en tons camaïeux. Martine (comptable) m’a confirmé qu’elle ne déjeunait jamais avec les autres. Régime particulier, apparemment elle est diabétique et préfère apporter sa propre nourriture de chez elle. Discrète, elle reste le plus souvent à son étage et descend rarement à notre étage.

Grande nouvelle pour nous tous (mais surtout pour moi, qui vais enfin pouvoir observer le service sur un cycle de conception entier) : Maurice Le Ker nous a annoncé avec emphase qu’il travaillait sur un nouveau mélange. Il s’agit toujours d’une association de cœur respectant la « patte Jean Patou » (je ne suis pas le seul à avoir grimacé à l’allitération), c’est à dire les fondamentaux rose-jasmin, mais « résolument plus audacieuse pour témoigner des grands changements que l’année 1968 a vus naître ». Le mélange est encore en phase test et la formule n’est pas encore finalisée mais il estime pouvoir commencer les travaux de conception du flacon début Septembre. A ces mots, signe de tête à Colas Petroni, qui, le stylo derrière l’oreille, appuyé de manière décontractée au dossier de sa chaise, a acquiescé en silence. Dernier point : Maurice Le Ker, ce qui n’est pas commun, a déjà en tête le nouveau nom du parfum (qui pour moi sonne comme un présage) : Révélation.

L’annonce du créateur a été accueillie avec enthousiasme par l’ensemble des personnes présentes, qui ont même applaudi le créateur. Fin de la réunion, ambiance de ruche. Martine a réveillé Dutilleux puis tout le monde est retourné à son poste. Les semaines qui viennent vont être riches.

 

24 Juillet

Les deux aides-parfumeurs sont en arrêt maladie depuis ce matin. C’est Louise Rapert, parapluie encore en main, qui m’a averti pour l’un d’entre eux, avec qui elle fait souvent le trajet pour venir au bureau. « Vous comprenez, il éternue comme pas possible, ça ne sert à rien qu’il vienne aujourd’hui ». Elle est restée quelques instants à peine dans mon bureau, pressée de me faire sa commission, puis est remontée à son étage (j’ai entendu certaines mauvaises langues appeler son bureau « la grotte », mais comme elle est du genre furtif j’imagine le lieu plutôt comme un terrier…).

Quant au second malade, sa femme m’a directement appelé pour me prévenir de son absence, ce dernier étant au fond de son lit avec 40°C de fièvre. Après les rhumes, on dirait que ce sont les grippes qui veulent s’inviter à Paris. Quel été pourri.

 

25 Juillet

Je suis sorti plus tard du bureau aujourd’hui, pour cause de réunion avec Tabras afin de lui présenter mes premières impressions et tenter d’obtenir un accès aux archives (sans préciser bien entendu l’objet réel des recherches que je souhaite y mener). Obtenu à l’arrachée la clef du fameux local, et la permission de contacter Henri Giboulet sous un faux motif pour étudier sa méthode de conception des parfums. En effet, en combinant une petite plongée dans les archives et le témoignage du « maître » de Maurice Le Ker, j’ai  bon espoir de pouvoir comprendre à quelle phase de la conception ont pu être dérobées les formules incomplètes. Plus j’enquête, plus je constate que les tensions sont nombreuses entre les différents employés. Tous semblent en attente de quelque chose, et l’annonce de la création imminente d’un nouveau parfum semble avoir réveillé de mauvais souvenirs. Josiane me racontait l’autre jour qu’après la sortie par un parfumeur italien du dernier parfum copié, Tabras s’était livré à une véritable chasse aux sorcières dans tout le bâtiment, fouillant les bureaux, procédant à des interrogatoires arbitraires et totalement inefficaces (comme il ne s’est pas limité aux parfumeurs, je comprends un peu mieux le refroidissement des relations entre les couturiers et les parfumeurs…).

En traversant le couloir après mon rendez-vous, j’ai croisé Louise Rapert et Colas Petroni en grande conversation devant le Labo. Louise, prête à partir, imperméable sur le dos, et parapluie assorti en main. Le flaconniste, un peu échevelé, l’air énervé. Puisque Maurice Le Ker pense avoir trouvé un nouveau filon, peut-être en a-t-il déjà discuté avec Petroni ? Derrière la vitre, le créateur assis à l’orgue à parfum, faisant dos à la scène. Bras croisés devant la paillasse, Fournier, le sourcil froncé, m’a fait un signe de tête à  mon passage avant de se replonger dans ses pensées. Drôle de type.

 

26 Juillet

Tabras m’a fait appeler aujourd’hui, avec une idée qui va me servir : je suis censé m’occuper d’administration du personnel. J’ai donc la possibilité de recevoir les employés pour m’entretenir avec eux de leur travail… Voilà une couverture utile, dont je pense me servir dès que j’aurai un peu plus d’éléments pour avancer.

Au moment où je sortais de son bureau, Tabras m’a rappelé assez fermement : « Et au fait. Vous pouvez leur parler de tout ce que vous voulez… mais pas de salaire ! ».

Pour une fois, la porte du bureau en face de celui du Directeur était ouverte, et j’ai constaté avec surprise qu’il s’agissait du bureau de Louise Rapert (ce qui discrédite la thèse de la grotte ou du terrier donc). Absorbée dans un énorme dossier posé devant elle, elle ne m’a prêté aucune attention.

 

29 Juillet

Planification des entretiens avec les employés de la Division. En priorité : les membres du Département de Recherche en Parfumerie.

J’ai pu accéder aux archives du département, qu’une secrétaire grincheuse des « couturiers » m’a ouvertes de mauvaise grâce. J’en suis sorti avec cinq cartons d’histoire et au moins trente ans de poussières et de toiles d’araignées. Au moins, je vais avoir de quoi lire.

 

30 Juillet

Rien à signaler, journée archives.

Les deux aides-parfumeurs qui étaient en arrêt sont de retour, je commence les entretiens la semaine prochaine.

Étrangement, je finirais presque par m’habituer à travailler ici. Note à moi-même : ne pas perdre le cap.

 

31 Juillet

Rencontre rafraîchissante aujourd’hui avec Henri Giboulet. Je me suis présenté comme un biographe envoyé par Tabras pour faire « un travail de mémoire autour des grands noms qui ont fait notre maison ». Giboulet m’a accueilli à bras ouverts dans sa grande propriété de Saint-Germain-en-Laye. Nous avons discuté pendant près de quatre heures, confortablement assis dans sa véranda, à l’abri de la grisaille.

C’est un vieil homme de près de quatre-vingts ans à la silhouette fluette. Costume, veston et nœud papillon, très distingué. Il parle avec lenteur, choisissant avec précision ses mots. Nous avons évoqué ensemble son parcours, d’abord au sein des couturiers de la Maison, où il a commencé en tant que simple aide-étalagiste au premier quart de notre siècle. Sa vocation de parfumeur n’est venue qu’ensuite. Avec émotion, il m’a raconté la façon dont il fut accueilli et formé par le premier maître parfumeur de la maison, qui avait lui-même été embauché par le fondateur de la Maison, Jean Patou en personne… Il m’a raconté son métier, expliqué le choix des ingrédients, mais aussi la façon dont, petit à petit naissent les odeurs, à force de passion et de patience. « Grâce à mon maître, je suis devenu un musicien des odeurs. L’orgue à parfum était mon instrument. Le parfumeur, voyez-vous, c’est à la fois le soliste et le chef d’orchestre. L’orgue, c’est à la fois un répertoire et tous les instruments d’un ensemble symphonique ! Chaque parfum abouti résonne à l’odorat comme un chant grégorien se dilate, virtuose et pur entre les arches d’une chapelle ancienne ». Sa méthode, identique tout au long de sa longue carrière et telle qu’il l’a transmise à son disciple, Maurice le Ker ? D’abord, composer la « note » du parfum, c’est-à-dire son thème dominant, qui deviendra la « note de fond ». C’est cette base qui donnera le « la » aux autres tonalités. Une base peut être simple, deux, ou trois composantes, ou au contraire reposer sur des associations plus complexes, jusqu’à dix fragrances différentes. Les notes de cœur et de tête sont ensuite composées, sur un nombre équivalent de composantes. Comme les chœurs au sein d’une partition, elles doivent se marier à la tonalité et lui donner de la profondeur, sans l’alourdir et sans créer de dissonances. L’ajout du solvant n’intervient qu’à la fin, comme une « caisse de résonance », pour permettre au concentré de s’exprimer.

Giboulet m’a assuré qu’il ne finalisait jamais la note de tête avant la toute fin du processus de création. Pour lui, c’est cette dernière note qui donne toute sa personnalité au parfum. Il l’a toujours composée… séparément des autres notes. « Maurice a mis longtemps à apprendre tout cela, m’a-t-il dit. Lui voulait composer de manière plus classique, et surtout, il ne comprenait pas que tout ce processus, tout ça… se fasse directement là-dedans ! » (à ce moment, le vieil homme m’a montré sa tête). «  Finalement, le métier a fini par rentrer, mais s’il a depuis appliqué à la lettre ma méthode, Maurice a toujours été un peu superstitieux. Il écrit tout ! Un vrai gratte-papier ! ». Ce qui me ramène à ceci : il faut absolument que je mette la main sur une formule écrite.

En me raccompagnant à la porte à la fin de l’après-midi, le vieux parfumeur m’a dit, avec un clin d’œil : «  Si vous devez retenir une seule chose de tout ce que je vous ai raconté cet après-midi, rappelez-vous ceci : dans la vie comme au travail, peu importe la méthode, qui n’est qu’un simple support sur lequel on construit. Ce qui importe avant tout, et particulièrement en matière de parfum, c’est que ce que nous faisons sonne juste. Et pour cela, ce qu’il faut, c’est du flair ! ».

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2 Responses to Portrait 10 – Le Flair

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  2. Kalliisto says:

    Un peu dense tout ça ! Je m’attendais à plus de prise de notes ah ah.
    J’adore du coup les pages très elliptiques avec le menu 🙂

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