Portrait 1 – Enfant de la guerre

© écrit par Marie TALEC

 

Avril 1966

Le train cahotait doucement sur les rails, berçant les passagers matinaux du Orléans-Paris de 7h38. Une femme d’une quarantaine d’années, absorbée par le paysage qui défilait par la fenêtre, caressait d’une main distraite les boucles sages d’une petite fille profondément endormie. Toutes deux étaient habillées avec soin : la petite était vêtue d’une robe blanche à col rond. Un ruban rose retenait ses cheveux blonds tirés en arrière et ordonnés par une main experte – main qui avait aussi jugé bon, en ces heures fraîches d’avril, de couvrir les épaules enfantines d’une cape en feutrine d’un gris terne. Son accompagnatrice portait un tailleur jupe très cintré qui comprimait un peu ses hanches généreuses de femme mûre. Un chapeau en forme de cloche, encore raide du voile d’amidon caractéristique des effets neufs, était en équilibre sur une permanente qu’avait disciplinée un fer à friser énergique.

À côté d’elles sur la longue banquette, côté porte, un homme faisait l’inventaire d’un volumineux sac débordant de victuailles dont les odeurs mélangées emplissaient le wagon. Il sortait l’un après l’autre chacun des paquets emballés dans des feuilles de papier journal entourées de ficelle, les ouvrait pour s’assurer de leur contenu, avant de les ranger de nouveau avec force précautions tout en commentant pour lui-même :

– Les andouillettes pour tonton Eugène… Là. La confiture pour Jeannot, avec de bonnes pêches du jardin. Le bocal de rillettes… Il est bien fermé, très bien…

Posés par terre à ses pieds, deux canards dans une cage, affolés par le mouvement du train, signifiaient leur mécontentement sans perturber le moins du monde le manège de leur propriétaire.

Casquette rabattue sur les yeux, Louis hésita, profitant de l’inattention des autres occupants du wagon, à sortir son carnet à croquis pour tirer rapidement leurs portraits. Au cours des trois années qu’il avait passées aux Beaux-Arts, il avait pris l’habitude de ne jamais se séparer de cet auxiliaire précieux. Tour à tour passe-temps et gagne-pain – quand il se proposait de céder pour quelques francs la caricature d’un professeur acariâtre ou une esquisse à même d’occuper les nuits solitaires d’un camarade de promotion – son carnet ne quittait jamais la poche intérieure de son manteau. À l’École, il avait appris plusieurs techniques, qui oscillaient toujours entre art et artisanat. Mais s’il avait pu exercer sa dextérité en moulage et dans le travail des porcelaines, le dessin et la peinture s’étaient avérés être ses points forts.

Il regarda ses mains, puis les enfonça profondément dans ses poches. Cela faisait à peine deux mois qu’il était rentré du service militaire. Il peinait à réaliser que cette période-là était enfin finie, que les semaines libres qui venaient de s’écouler n’étaient pas une permission de longue durée dont la fin le ramènerait à Trêves, Allemagne de l’Ouest, pour endosser à nouveau son uniforme des Forces Françaises d’Occupation. Dix-huit mois à conduire des blindés au lieu de manier le pinceau, à défiler fusil à l’épaule en claquant des bottes devant des sergents-chefs hargneux et des autochtones que la présence française était censée « rééduquer ». Dix-huit mois perdus au service de la politique de puissance des États, par-delà laquelle, comme la précédente, une génération de citoyens anonymes sympathisait en vêtements kaki.

Par Lucile Steiner

Louis était un enfant de la Seconde Guerre mondiale. Sa mère, Renée Pierre, lui avait donné naissance deux jours après la signature de l’armistice. Pendant les jours sombres de l’occupation allemande comme en ses lendemains troubles, les filles-mères n’étaient pas bien vues. Le père de Louis ne s’étant pas fait connaître, Renée avait bien failli être tondue comme « collaboratrice horizontale » par des concitoyennes que la Libération rendait aussi patriotes que poètes. Seule la participation notoire de Renée aux réseaux résistants qui couvraient les prisonniers évadés du camp voisin de Jargeau, géré par la Gestapo, lui avait permis d’échapper au lynchage. Sa réputation n’en avait pas moins été irrémédiablement entachée. Louis avait ainsi écopé dès son plus jeune âge de surnoms fleuris – « le cadeau de la Libération », « la choucroute de Jargeau », « le frisé malgré lui » – et d’autres, plus prosaïques mais tout aussi efficaces : bâtard, fils de pute.

En dépit de tentatives répétées de faire parler sa mère et son entourage sur cette période, Louis n’avait jamais pu en savoir plus sur les circonstances de sa naissance et s’était finalement résigné, à grand peine, à son arbre généalogique lacunaire. L’identité du père de Louis était plus incertaine que ne le laissait croire le qu’en-dira-t-on, dans la paranoïa collective et vengeresse des lendemains de la guerre. Tout au long de l’occupation allemande, un flux fourni de prisonniers avait transité par la maison du Père Pierre et de sa fille. Résistants, prisonniers politiques, soldats alliés russes et polonais avaient ainsi pu bénéficier de l’hospitalité clandestine qui leur était offerte. Une romance n’aurait-elle pas pu naître entre l’hôtesse et l’un des fuyards ? Une autre piste, murmurait-on dans quelques foyers avertis, était celle de l’arrestation en septembre 1944 de Renée et de son père sur ordre du préfet de police pour un interrogatoire, l’un des derniers avant la fuite des soldats allemands encore présents à Jargeau. Les officiers de la Gestapo, en réaction à l’offensive des alliés, qui reprenaient l’une après l’autre toutes les villes de France – Paris avait été libéré le 25 août – recherchaient plus activement que jamais les relais des réseaux résistants. Ils procédaient dès que leurs doutes étaient confirmés à des rafles et des exécutions sommaires. Sur l’interrogatoire, mené conjointement par la police locale et les officiers SS, Renée n’avait jamais rien dit, pas plus que son père, à qui son âge avancé avait évité le pire. De retour chez eux, le visage tuméfié, Renée avait gardé le lit pendant plusieurs jours avant de reprendre ses activités normales. Après 1945, les prétendants à sa main furent rares. Renée se maria néanmoins quelques mois après la naissance de Louis avec Hervé Lefébure, un homme que son récent divorce ostracisait également aux yeux des résistants de la dernière heure et des françaises bien pensantes.

Hervé et Renée, devenue Madame Hervé Lefébure, eurent ensemble une fille, Michèle, mais Louis fut toujours particulièrement choyé par sa mère. Dur et peu démonstratif envers Louis, Hervé réprouvait ce traitement privilégié et haussait souvent le ton :

– Tu le dorlotes trop, ce môme. Comment espères-tu en faire un homme ? grommelait-il.

Ce à quoi Renée répondait qu’au vu des accomplissements des hommes les cinq années précédentes, elle ne voyait pas d’inconvénient à ce que Louis n’en fut pas un. Malgré ce désaccord en matière d’éducation, Hervé s’assurait que les enfants ne manquassent de rien et accepta même sans trop rechigner, quelques années plus tard, que Louis se dirigeât vers une filière artistique.

Le train entra dans un tunnel et plongea le wagon dans le noir pendant quelques instants. À la sortie, des champs s’étendaient à perte de vue et pâlissaient sous un soleil froid. La lumière virginale rentrait à flots dans le wagon et donnait aux traits des passagers une apparence d’icônes. La fillette endormie prenait ainsi des airs d’angelot, pendant que la crispation semblait fondre comme la cire d’une bougie du visage guindé de sa mère, dont les joues, oubliant toute retenue, rosirent même un instant à la chaleur des rayons. Insensible à ce moment de grâce, le paysan en profita pour sortir une énorme tranche de pain noir qu’il tartina de pâté avec application. Les canards, pressentant confusément, semblait-il, leur sort futur, se turent au moment où l’homme mordit dans son encas. Il était 8 heures et quart, le train n’allait pas tarder à arriver.

Louis s’agita un peu sur son siège. Il allait enfin rejoindre sa fiancée, Mathilde, et la vraie vie pourrait commencer. Mathilde avait déjà trouvé un emploi de secrétaire à Paris et s’y était installée quelques mois plus tôt. Un camarade de régiment de Louis, fils d’un petit cultivateur de Seine et Marne qui vendait ses produits dans la capitale, lui avait promis un petit boulot saisonnier en attendant mieux, ce qui faciliterait son arrivée.

Le retour de Louis à Jargeau deux mois plus tôt avait été plus difficile. La maison familiale était morne et le silence épaississait les murs. Hervé avait pris sa retraite et peinait à s’accommoder au changement. Errant d’une pièce à l’autre, il faisait peser sa mauvaise humeur sur les autres habitants de la maison. Renée tentait de composer avec les coups de gueule et les accalmies, mais manquait d’entrain pour gérer le quotidien. Quant à Michèle, dont les seize ans revêches habillés de tuniques fluo et de jeans s’accordaient mieux aux sorties entre copines qu’aux soirées en famille, les interactions lors de ses brèves apparitions étaient d’un intérêt limité.

– Maman, j’aurais besoin de 5 francs pour aller au cinéma ce soir.

Louis avait donc décidé de prolonger son séjour, qui devait à l’origine ne durer qu’un mois, pour profiter de sa mère et alléger quelque peu l’atmosphère. Il aidait Renée à faire son jardin, taillant les branches de ses ormes et arrachant les mauvaises herbes, lui tenait compagnie pendant qu’elle cuisinait, épluchait quelques légumes tout en lui racontant son service militaire, ses projets avec Mathilde ou en discutant de l’état du monde. Sa mère souriait et bavardait avec plaisir. Hervé, en vieillissant, de taiseux devenait mutique, et elle se sentait un peu seule.

– Ce n’est pas qu’il est méchant, non, confiait-elle, mais je crois que maintenant qu’il ne travaille plus, il s’ennuie, il pense trop… aux mauvaises choses, à ce qu’il a vécu, là-bas, dans les camps, quand il était prisonnier. Et ça bouillonne à l’intérieur.

– Et toi, maman, tu y repenses, à ces années-là ? demandait Louis.

– Tous les jours, coupait-elle, avant de changer abruptement de sujet.

Une soirée de mars, environ un mois et demi après que Louis fut rentré de Trèves, lors d’un dîner particulièrement silencieux que Michèle n’avait pas daigné honorer de sa présence, Renée se racla la gorge et prit la parole, ignorant l’air désapprobateur d’Hervé.

– Louis, mon enfant, j’ai bien réfléchi, commença Renée. Tu vas bientôt être majeur, prendre ton envol… Tu as déjà servi ton pays et d’ici quelques semaines tu quitteras cette maison pour vivre ta propre vie, fonder ton propre foyer…

– Il a déjà quitté la maison, grogna Hervé.

Renée ne prit pas la peine de répondre.

– Je sais que ça n’a pas toujours été facile, ici, quand tu étais petit…

Elle hésita. Louis, le cœur battant, attendait la suite.

– Enfin… De ne pas savoir. Je voulais te protéger, me protéger, aussi, peut-être. C’était très dur, avec toutes ces insinuations de la part de tout le monde en ville, avec les arrestations, les procès… Et je voulais aller de l’avant, avec toi, avec Hervé. Maintenant, tu as grandi, et je pense que tu as le droit de savoir qui est ton vrai père.

À ces mots, Hervé se leva, et jeta, en quittant la table :

– Ton géniteur. Ton vrai père, il en a plein les oreilles.

– Hervé, attends ! Nous en avons déjà parlé, je t’ai dit pourquoi je voulais lui parler…

– Mais quelle différence cela fait-il, maintenant ! cria Hervé.

Puis, sans attendre la réponse, il sortit de la pièce. La porte de la maison claqua, laissant la mère et le fils seuls à table.

– Ne fais pas attention. Il prend cela très à cœur. Sans lui nous n’aurions pas eu la vie que nous avons eue jusqu’à aujourd’hui. Et il a peur que savoir te bouleverse.

– Non ! s’écria Louis, un peu trop vivement. Non, reprit-il plus doucement, je suis prêt, j’attends ce moment depuis si longtemps…

– J’ai décidé d’attendre le jour de ta majorité.

– Maman !

– C’est non négociable. Je sais que c’est un peu irrationnel, mais la date de ton anniversaire représente beaucoup pour moi. Et le 10 mai prochain, tu seras vraiment adulte.

Louis se rassit au fond de sa chaise et s’affala contre le dossier, dépité. Il savait d’expérience que sa mère serait impossible à amadouer. Quand elle prenait une décision, c’était une fois pour toutes – ce qui expliquait notamment que même Hervé, qui avait pourtant un ascendant sur elle sur certains sujets, n’eût pu faire obstacle à son désir de révéler l’identité du père de Louis.

Les semaines qui suivirent la scène furent orageuses. Hervé, irascible, prenait la mouche au moindre prétexte et coupait court aux essais de Louis pour engager la discussion. Renée faisait comme si de rien n’était, mais Louis sentait qu’il valait mieux éviter de faire la moindre allusion à la guerre (« comment ça, ça va mal au Vietnam ? Mais ils n’ont donc rien compris, ces américains ? »), à ses souvenirs de Trêves (« je ne veux pas entendre parler d’allemands »), aux enfants des voisins (« de toute façon, eux aussi ils finiront par partir »), ou même à la météo (« je saurai bien assez tôt le temps qu’il fera demain ! »). Michèle, au milieu de tout cela, était pour une fois la plus avenante de tous : croyant que la mauvaise humeur ambiante était une réaction à son comportement, elle tentait de se racheter comme elle pouvait…

Au début du mois d’avril, prétextant le besoin de trouver un travail et un appartement, Louis, qui n’y tenait plus, avait pris un aller simple pour Paris.

– Je sens bien que vous avez besoin de retrouver un peu de tranquillité, avec Hervé. Je reviendrai pour mon anniversaire, maman, sans faute.

Les freins du train crissèrent dans un grand fracas métallique.

– Paris Austerlitz ! Terminus !

La petite fille ouvrit des yeux embrumés alors que sa mère lissait sa jupe froissée par le trajet sans jeter un regard au lourd paysan, qui avait commencé à empiler dans le couloir du train canards et sacs de voyage pour s’étirer à son aise avant de descendre. Quittant le premier le wagon, Louis sauta lestement sur le quai. À l’arrivée des voyageurs, Mathilde, rayonnante, l’attendait.

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One Response to Portrait 1 – Enfant de la guerre

  1. Audiger says:

    Formidables personnages! On en veut plus!

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